[XII]
Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes vertes.—Après six jours de marche.—Les traces du lieutenant Lockwood.—Document allemand.—Encore Pregel.—Pour une avance de deux cents mètres.—La voie du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le lointain.—Halt!... wer-da!...—La Germania.—La fête du 14 juillet sur la banquise.—Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un sobriquet.
L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.
Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de l'ordinaire.
Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulière, fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles accommodées en plein vent.
Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.
Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.
Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça lui donne l'air d'un philosophe.
Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.
Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver à conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort Plume-au-Vent.