... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant cette digression zoologique.
Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain matin.
Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, gavé à ne plus pouvoir respirer.
Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de l'ail libéralement prodigué.
Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons n'ont pas le droit de se montrer difficiles.
Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour qui s'opéra sans incident.
[III]
Prisonniers dans les glaces.—Approches de l'hiver polaire.—Bombardement pacifique.—Falaise de glace.—Aménagement intérieur.—Programme d'existence.—L'ordinaire des hivernants.—Comment s'entretient la chaleur animale.—Faisons du carbone.—Aliments respiratoires.—Ne jamais absorber de neige.—Première étoile.—Que sera l'hiver 1887?—Menaces.—La tempête.—En péril.—Attente passive.
C'en est fait!
Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de −17° centigrades.