Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les nuits ont déjà une interminable longueur.

Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.

Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit la nuit des âmes.

On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un dépérissement rapide.

Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre gravement sa santé.

Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.

Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par ordre, au commandement, comme on exécute une manœuvre. Il faut, sous peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.

C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la santé des hivernants.

Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans la suite, sur un perpétuel qui-vive!

Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à bord de la Gallia serait une vie de cocagne, du moins autant que peut l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.