Le magasin spécial renferme une collection réellement incomparable d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce, pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main déjà munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces, dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour bivouaquer en plein air.
Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son équipage un nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés pourraient le regarder comme superflu.
Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis aucun détail: toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de la Gallia, le contact de leur bouche avec le métal!
... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur multiplicité, leur minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris l'établissement des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et jusqu'au recrutement du personnel.
Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré à son honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement irréprochables.
Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition indispensable, car la Gallia ne devait, à aucun prix, embarquer d'étranger à bord.
Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant les échantillons les plus divers des races composant notre population maritime.
Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1o (A tout seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.—2o Fritz Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.—3o Justin Henriot, 26 ans, Parisien, second maître mécanicien.—4o Jean Itourria, 27 ans, charpentier, Basque.—5o Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier, Breton.—6o Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.—7o Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.—8o Constant Guignard, 26 ans, matelot, Normand.—9o Joseph Courapied, dit Marche-à-Terre, 29 ans, matelot, Normand.—10o Julien Montbartier, 30 ans, matelot, Gascon.—11o Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.—12o Isidore Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.—13o Jean Nick, dit Bigorneau, 24 ans, chauffeur, Flamand.—14o Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans, chauffeur, Parisien.—15o Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier, Provençal.
De cette collection très hétérogène de braves gens, tous francs matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types extraordinaires, comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs camarades quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, cœur d'or et caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges.
On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de leur origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, et prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine.