Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.

Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau libre, au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins inclémente?

La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est peu à peu modifié sans cause apparente.

Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième parallèle, jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.

La latitude fournie au capitaine de la Gallia par une hauteur d'étoile a donné 84° 6′ 15″. La longitude est exactement 72° 20′.

Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1° 12′ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.

Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque, cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.

Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de malédictions le courant polaire, commencent à bénir son intervention.

Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye du Normand parcimonieux s'élève d'autant.

Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la dérive, de l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en marche de la banquise.