C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.
Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et être remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.
Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à la débâcle, et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse envolée vers le pôle.
La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! C'est-à-dire à quatre cent quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.
Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.
Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, est édifié désormais.
Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale circonférence, la barrière de glace.
Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand sera placé au nord, et la Gallia au sud, son avant dirigé vers le détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.
Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent braver par l'implacable région hyperboréenne!
Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal, une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: −un kilomètre!...