La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, et se perd avec lui dans l'Océan.
Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur, une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du Sud vers les terres du Septentrion.
Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les régions circumpolaires.
Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un glacier...
Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera peu à peu vers l'Océan.
Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.
Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau, gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.
De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.
Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, craque, détone, mugit.
Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.