Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux, se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des renseignements complémentaires.

Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de quart.

Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces définitions se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande où et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour séparer les champs, on devrait placer des jalons, des amers, en un mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre d'erreur.

Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de reconnaître les écueils mouvants.

Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.

Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la Gallia n'en a pas moins filé gaillardement ses huit nœuds à l'heure, et toujours à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand largue sans avoir eu à changer d'amure.

Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomètres, et singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand courant polaire et des glaces flottantes.

S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en dérive, il est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, pour remonter vers le Nord.

Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses vœux. Ayant fait ainsi toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.

De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches les plus actives, il est demeuré introuvable.