Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives l'expédition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une fraction.

Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, précipices, avec l'encombrant vademecum d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...

Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.