—Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens souquer avec moi.
Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin, après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, s'allonger à son tour près de ses deux amis.
Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.
C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de joyeuse humeur.
La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition, naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...
Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.
Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste, on parle des régions intertropicales...
Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des breuvages.
Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire place à la farouche réalité: l'enfer de glace.
Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus, au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.