L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).
Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable, si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze heures.
Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.
Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes les cervelles.
Dans quinze heures les matelots de la Gallia auraient accompli ce que nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!
Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi, et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et affamé.
Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des reins.
D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un fier navire comme la Gallia, failli se manger le nez avec les Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne l'ont fait!
Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.
Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir quelques moments de relâche...