Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui, avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de quatre-vingt-onze!

L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord!

Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous après réclusion.

Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis chacun réintègre le bord.

Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun, depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre des glaçons flottants.

Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.

Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.

Rien d'anormal, pourtant.

Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.

Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court espace de temps écoulé entre les deux dernières observations astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.