— Toute la misère humaine, oui. Le résultat quintessencié de cette civilisation de maîtres brutaux et d’esclaves grossiers, le voilà pour quelques artistes, jouir de la souffrance, chercher la volupté dans la douleur. Et regardez-les avec leur bouche bégayante de pitié et leurs yeux étincelants de désir. Regardons-nous aussi et demandons-nous si nous ne leur ressemblons pas.
— Ne jouissons-nous pas quelquefois de notre propre douleur ? dit Helven.
— Oh ! combien de fois ! s’exclama Marie Erikow — et le geste de son bras traça dans l’ombre une ligne blanche au bout de laquelle luisait une cigarette, comme une pierre précieuse. — Combien de fois ! Quand j’étais petite fille, il m’arrivait de me réveiller la nuit et de mettre mes pieds nus sur le carreau glacé, jusqu’à ce que le froid me mordît comme une brûlure. Je me recouchais et j’avais plaisir d’avoir eu mal. Pourquoi ?
— Inconsciemment d’abord, reprit Van den Brooks, consciemment ensuite, on tire volupté de la souffrance d’autrui. Voyez l’amour lui-même, comme il se confond avec la douleur. Deux amants font de leurs baisers des morsures cruelles, jamais assez cruelles à leur gré. Le sang jaillit quelquefois sous leurs lèvres et ils le boivent avec délices.
— Amours de sauvage, murmura Leminhac assez bas, parce qu’il craignait de déplaire à Marie Erikow dont l’exclamation l’avait surpris.
Mais Van den Brooks insista cruellement, les lunettes vertes tournées vers l’avocat, qui se sentait fort mal à l’aise.
— Amours de sauvages, que non pas. Vous ne connaissez pas les sauvages, maître Leminhac. Je vous en ferai connaître, s’il vous plaît. Ce sont des animaux bien plus doux que nos civilisés. Le culte et la passion de la douleur ne viennent que tard. Il faut un dosage compliqué de toutes sortes d’ingrédients. La religion, l’intelligence, la culture, tout cela aiguise notre instinct de délectation cruelle.
« Se mortifier, n’est-ce pas le suprême délice des ascètes ? Est-ce autre chose que cet instinct cruel tourné contre nous-mêmes ? Comme il est bon de se faire mal, n’est-ce pas, Madame Erikow ? Vous êtes Russe, vous comprenez cela mieux que les Français, quoique parmi eux il y ait eu quelques bons maîtres de la torture psychologique.
— C’est vrai, dit Marie Erikow, il y a là une ivresse que mes frères slaves recherchent volontiers.
— L’homme aime à faire souffrir et il aime ce qui le fait souffrir. Le chien aussi aime le maître qui le bat. D’un bout à l’autre de l’univers, c’est un continuel échange. Nous nous baignons dans la douleur.