Au dining-car, pour le déjeuner, Mme Erikow, le docteur et Leminhac s’assirent à la même table. Une place restait libre. Ce fut le peintre anglais qui l’occupa. Marie Erikow en profita pour présenter celui qu’elle appelait généreusement son « sauveur ». Leminhac conçut de l’heureuse fortune du jeune Anglais un dépit qu’il dissimula diplomatiquement. Il fut d’ailleurs éblouissant, répandant aux genoux de la Russe toute une pacotille de scintillantes banalités. De temps à autre, d’une main potelée, il lissait ses favoris qu’il portait courts à l’instar d’un critique littéraire fort en vue dans la capitale. Le docteur mâchait en silence, assaisonnant tous les plats d’une Worcester-sauce susceptible de corroder le diamant. Quant à l’Anglais, Marie Erikow nota qu’il avait les yeux marrons ou café très clair et de belles dents, qu’il portait à l’annulaire gauche une bague touch-wood ornée d’une émeraude et qu’il mangeait et parlait avec une sobriété puritaine. Il ne prononça que quelques mots et ce fut pour lui demander si elle ne désirait pas quelques gouttes de la sauce infernale accaparée par le professeur. Néanmoins, il parut charmant, car une jolie bouche est plus séduisante que les plus brillants mots d’esprit. L’âge et la figure d’Helven le dispensaient de tout effort pour plaire. Il paraissait d’ailleurs timide et l’ignorance même qu’il manifestait de ses avantages leur en ajoutait un nouveau.

Marie Erikow alluma une cigarette et s’étendit nonchalamment sur un des larges fauteuils de cuir. Le train avait accéléré encore sa vitesse et déchirait l’espace, qui s’ouvrait en sifflant devant la Compound à la nuque trapue dont les bielles se détendaient avec la souplesse de muscles bien entraînés.

Leminhac, sur la plate-forme, tirait quelques bouffées d’un Upman choisi par l’académicien dans les boîtes d’acajou présentées par le steward. Tramier assurait un binocle hésitant, penché sur l’indicateur du Lloyd. Ils étaient seuls. Helven, dans le wagon-salon, contemplait la Russe, attentif et un peu languissant, pareil à un lévrier de race.

— Inquiétant, ce jeune Anglais ! dit Leminhac.

— Inquiétant ? Et pourquoi donc ? repartit Tramier. Il me semble fort bien élevé.

— Je n’aime pas le genre Dorian Gray, ni ces champions de boxe qui vous ont des visages de vierges préraphaëlites.

— Le gaillard paraît musclé comme un jeune tigre.

— Et avec cela, des yeux de gazelle. Je n’aime pas la confusion des genres, mon cher professeur. Nous autres, Français, nous autres, Latins, nous répugnons à ces mélanges. Notre type de la beauté masculine est plus simple et plus grave…

Ce disant, il ajusta d’un coup de pouce une cravate doctrinaire de soie noire ornée d’un camée et rejoignit la Russe et l’« Antinoüs de Cambridge ».

Tramier, solitaire, reprit mélancoliquement la page cinq cent quatre-vingt-quatorzième de Krafft-Ebing.