Leminhac avait les traits tirés et le professeur, les yeux bouffis. Par contre, Marie Erikow était fraîche comme l’aube elle-même. Helven, qui n’avait pas mal supporté une vingtaine de pipes, complimenta celle-ci sur son teint.
— L’opium, dit la Russe, c’est pour moi un véritable bain. J’en sors rafraîchie, détendue, et je vois tout en rose.
— Rose, dit l’avocat, cette couleur évoque en moi le souvenir d’un affreux cauchemar. Pourquoi cette association ? Il devait y avoir dans mon rêve quelque chose de hideux et de rose à la fois… J’y suis… des yeux. Brr. Je ne vous le raconterai pas. Mais la drogue ne me donne pas des visions précisément folâtres.
— C’est étrange, dit Helven. Moi, j’ai fait un cauchemar analogue.
— Quant à moi, intervint le professeur, je n’ai pas fumé, mais la salle était si imprégnée des vapeurs de vos pipes, que je me suis tout doucettement intoxiqué. Je n’ai pas rêvé, mais il m’a semblé entendre la voix de M. Van den Brooks et j’ai attribué, dans ma torpeur, à ce pauvre homme toutes sortes de propos incohérents. Je pense que l’impression causée par la scène de la crypte a déclenché les élucubrations de mes méninges.
— J’ai entendu également la voix de notre hôte, repartit Helven. Il m’a paru qu’il délirait.
— Curieuse coïncidence, remarqua l’avocat.
Marie Erikow, abandonnant les hommes à leur conversation, s’éloigna pour faire quelques pas sur la plage et admirer les jeux de la lumière sur les coraux ruisselants d’écume. La nouveauté du paysage, le charme pittoresque de cette escale, tout avait contribué à lui faire rapidement oublier la dernière nuit du Cormoran. Elle en avait même si complètement perdu le souvenir, car les femmes ont parfois la mémoire courte, qu’elle ne s’expliquait pas la froideur d’Helven à son égard. Elle regrettait déjà d’avoir découragé l’avocat qui aurait pu à la rigueur constituer un pis-aller et traitait intérieurement le peintre de « nigaud ».
Elle cheminait sur le sable de la plage, suivant sa rêverie. Toutes les préfaces de feu Melchior de Vogüé, tous les articles de feu Théodore de Wyzewa ne nous révéleront pas les arcanes de l’âme slave. Contentons-nous d’admirer la jeune femme qui, vêtue de blanc, longe le bord sombre de la mer, ramasse parfois un galet veiné d’or ou s’appuie au tronc d’un cocotier, pour suivre du regard le jeu des houles indigo. Mais voici que vient se poser à côté d’elle un oiseau couleur de feu. C’est une des colombes dont le plumage enflamme les feuillages de l’île. L’oiseau semble peu craintif et Marie s’approche pour le saisir. Elle étend la main, mais il s’envole et va se poser quelques pas plus loin… Et la poursuite continue, tout comme dans les contes arabes où l’oiseau se mue, au bon moment, en un génie, une princesse ou un crapaud.
Aucune de ces transformations n’advint ce jour-là, car le merveilleux avait — sans doute depuis l’apparition de Van den Brooks — déserté le rivage de l’île qui fut son dernier refuge. Mais cette course conduisit Marie à quelque distance de l’habitation, dans un lieu solitaire. C’était une petite crique encaissée de rocher de granit rouge que recouvraient de larges plaques de mousses verdissantes. Marie se pencha au bord de la falaise, cherchant à sonder la profondeur de l’eau glauque comme ses propres prunelles. Elle vit d’abord son image couronnée de plantes marines, puis distingua, échoué entre deux rochers, un canot peint en vert et qui portait en lettres blanches le nom du yacht Cormoran. La barque se balançait, maintenue au roc par une corde ; elle contenait quelques ballots et un tonnelet. La présence de ce chargement annonçait sans doute la présence d’un propriétaire et, mi-farniente, mi-curiosité, Marie Erikow se coucha sur la falaise, surveillant la barque et suivant en même temps la danse serpentine des algues dans la transparence de l’eau.