L’espoir les baignait de ses effluves. Minutes exquises, où l’être connaît une nouvelle naissance et s’épanouit dans la tiédeur heureuse de la chair.

Helven bourra sa pipe d’un tabac sec, mis à sa portée dans un pot de Hollande, car les moindres détails du confort étaient prévus à bord du Cormoran. Il savoura avec délices les premières bouffées. Mais la rêverie n’étouffait pas chez lui le sens positif de sa race et il se prit à considérer la situation.

Van den Brooks demeurait une formidable énigme. N’allait-il pas se venger terriblement ? L’équipage du yacht était composé de forbans ; Halifax n’était qu’un instrument docile aux mains de son maître. De ce côté nul espoir de secours. Le marchand de cotonnades exerçait à son bord le droit de haute et basse justice. Quel scrupule pouvait l’empêcher de suspendre aux vergues de cacatois la dépouille mortelle de maître Leminhac, du professeur Tramier et de sir William Helven ? Cruauté inutile, sans doute. Mais Van den Brooks devait redouter les divulgations de ses hôtes, s’il les remettait en liberté. Cet homme avait sans doute un passé assez lourd pour vouloir éviter — au prix même d’un assassinat — des démêlés compromettants avec la justice. Les quatre voyageurs pouvaient l’accuser d’avoir séquestré leurs personnes, indiquer la situation de l’île, etc. En somme, tout devait décider le trafiquant — sinon à faire disparaître ses hôtes — du moins à les garder prisonniers, sans espoir de libération.

Revenu à la réalité, le peintre songeait avec angoisse qu’il eût peut-être mieux valu piquer une pleine eau dans cette mer phosphorescente qui, tant de fois, avait enchanté ses songes nocturnes.


On frappe. Helven tressaille.

— Monsieur Van den Brooks vous attend au salon, si vous vous sentez la force de vous y rendre.

C’était Halifax lui-même, rude et courtois à son ordinaire.

— Mieux vaut être fixé tout de suite, songea Helven.

Et bravement, il suivit le borgne.