« Car Dieu, je le fus. La terre gémissante de mon île peut l’affirmer et mon peuple courbé sous ma verge peut le clamer à ces flots et à ces étoiles. Homme, j’ai refait la création à la mesure de Dieu. Et c’est pourquoi je me dis son égal. »


Il reprit plus bas, avec une lassitude voilée :

« Mais vous ne comprenez pas, et vous pensez que je suis fou. Une dernière fois, je veux mettre devant vous, ô inconnus, mon cœur, mon cœur saignant :

« Une soif d’amour implacable me poursuit : l’amour, l’amour des hommes, est une source dont le mirage hante mes nuits. Mais cette source, elle ne peut jaillir de mon cœur. Mon cœur est une roche aride : qui le frappera pour que les eaux vives s’en écoulent ?

« Quand je tenais entre mes mains la fragile destinée des hommes, quand leur voix suppliante déchirait mes oreilles, quand je les ployais, mutilés, sanglants, sous la malédiction du Seigneur, j’espérais qu’il naîtrait en moi cette indicible douceur : la pitié.

« Si j’ai prodigué le martyre, si j’ai fait couler le sang, comme un vin dans un festin de noces, ce n’est pas pour une vaine jouissance, mais bien pour moissonner les épis attendus. Hélas, ils n’ont point germé. J’espérais que les tortures infligées à mes victimes m’attendriraient et me forceraient de les aimer : il n’en fut rien.

« Un Dieu sans amour est un Dieu sans joie : je renonce à la Divinité.

« Je rentre parmi les hommes. J’abandonne mon peuple. J’ai appelé dans mon île quelques hommes pieux : des missionnaires protestants. Hélas ! je crains que, bien vite, ne vivant plus dans une sainte terreur, mon peuple ne perde la foi…

« Mais je ne puis plus. Peut-être deviendrai-je mineur ou docker ; peut-être, ouvrier plombier. Je ne sais. Je veux être le plus humble des hommes, après avoir été leur Dieu.