Les passagers gardaient le silence. Ils n’osaient exprimer leurs sentiments, craignant d’être entendus, et une inquiétude se glissait subtile et sournoise dans leurs cœurs, à mesure que les blanches maisons de Callao se transformaient en cubes de plus en plus menus, et que le ciel et la terre s’élargissaient autour d’eux.
On n’apercevait pas le « Cormoran ».
— Où diable est donc ce mystérieux navire ? chuchota Leminhac à l’oreille du professeur. Je n’en vois pas la moindre apparence.
Le canot était déjà à l’extrémité du port. On avait longé des caboteurs à la coque rouillée, des chalutiers peints en rouge et noir et deux ou trois vapeurs plus sérieux, à demi sommeillant dans la torpeur de la rade, pavoisés d’une flamboyante lessive, chemises, jerseys, caleçons balancés doucement par la brise. Plus loin, c’était la pointe de la jetée, le phare, le poste de douane et le large.
— Où nous mènent-ils donc ? demanda Marie Erikow au peintre.
— Je n’en sais rien et je ne m’en soucie pas, répliqua celui-ci à voix basse. Nous sommes dans l’aventure : laissons-nous glisser. Êtes-vous inquiète ?
— Pas le moins du monde, fit Marie Vassilievna, avec assurance.
— Moi non plus. Je ne crains qu’une chose, c’est que l’aventure n’en soit pas une, que ce Van den Brooks soit, comme il le prétend, un honnête marchand de cotonnades, vaniteux et obligeant, et que tout se réduise à une promenade en mer.
— Je ne vous croyais pas si romanesque, fit Marie avec une pointe de curiosité. Que voudriez-vous donc ?
— Je ne sais pas moi-même. Mais j’erre à travers le monde à la poursuite de cette aventure qui n’arrive jamais. Je l’entrevois partout, et je ne la saisis nulle part. Elle se cache dans cette porte entr’ouverte, dans cette barque qui attend ; elle rôde à votre porte à la tombée de la nuit ; elle bourdonne autour de votre lampe, dans la chambre silencieuse. Cet homme qui vous frôle, cette femme qui s’est retournée imperceptiblement quand vous passiez, peut-être vont-ils l’apporter avec eux ; peut-être sont-ils chargés de votre destin ! Est-ce qu’on sait ? Le mystère est ici, là, ailleurs. Il est avec moi, avec ces rameurs, avec vous…