Il est assez déplaisant de se trouver à bord d’un navire, commandé par un personnage dans le genre de Van den Brooks, monté par un équipage aussi singulier que celui de Halifax-le-Borgne, matelots qui sous leur harnais semblaient proprement l’écume des ports et parmi lesquels surgissaient les deux singulières figures de Tommy Hogshead le colosse et de Lopez au bandeau noir ; il est assez déplaisant, dis-je, de se trouver en pareille compagnie, à bord d’un navire, aussi luxueux soit-il, si ce navire prend tout à coup, et sans que nous soyons maîtres de donner un coup de barre, une direction imprévue et mystérieuse.

— Cela est bien curieux, réfléchit le peintre. Nous nous éloignons de plus en plus de notre destination. A cette allure, dans trois jours, nous piquerons en plein sur les Malouines.

Toutefois, il n’osa pas formuler ses observations et, prudemment, se tint coi. Van den Brooks lisait la carte marine, promenant sa barbe étincelante sur les spirales vertes des profondeurs.

Dans le salon, Helven retrouva Marie Erikow, Tramier et Leminhac.

— Quelle solitude, disait la Russe. Combien de temps encore resterons-nous sans nouvelles ?

— Bah ! répondit l’avocat, quel besoin avons-nous de nouvelles ? Ne sommes-nous pas parfaitement heureux ? — Pour ma part, ajouta-t-il, avec un regard languissant à l’adresse de sa voisine, je ne souhaite rien de plus.

— Moi, dit le professeur, j’aimerais à savoir si ce vieux ramolli de Rouquignol a fait sa communication à l’Académie sur la dissociation des cellules nerveuses chez les Radiolaires ; il a dû dire un tas de sottises à l’allemande.

— Et moi, dit Helven, je voudrais bien savoir par quel chemin nous allons à Sydney ?

Et il fit part de ses constatations.

— Êtes-vous bien sûr, demanda Leminhac, de ne pas vous tromper ?