« En dépit de sa brutalité, de ses foulards indicibles et de sa lourde chaîne d’or, agrémentée d’une dent de tigre, Florent n’était pas arrivé à détester son père. Entre deux soûleries, ce chevalier du tafia prenait l’enfant dans ses bras avec des câlineries de nourrice. Il le berçait en zézayant la chanson créole :

« Adie godcha, adie amou

« Adie gain d’o, adie colichou

qui fait penser aux oiseaux-mouches, à Paul et Virginie et aux volcans en pain de sucre sur un ciel de safran. Il attachait alors sur son petit des regards embués d’alcool et de nostalgie. Mais l’alcool lui fit faire plus tôt qu’il ne pensait une traversée définitive, sans escales ni bordées. Il laissait à Florent un héritage assez rond et une hérédité plutôt compliquée. Et Florent regretta son père, l’honorable Nathaniel Martin, importateur.


« Pour moi, j’ai connu Florent à Paris où son tuteur l’avait conduit. Nous habitions la même maison ; nous suivîmes les mêmes classes. J’enviais à mon ami son goût, sa mise discrète et raffinée. Je crois qu’il me dédaignait un peu, mais je ne lui en tenais pas rancune. Nous vivions dans une intimité étroite, dont il s’évadait d’ailleurs par instants. Il y avait dans sa vie des échappées obscures et qui me demeurèrent toujours étrangères, des fuites où mon amitié ne pouvait le suivre et dont il gardait jalousement le secret. Je pensais qu’il aimait à flâner seul, certains soirs, ou qu’il s’enfermait dans sa chambre pour y savourer des toxines romantiques. Je redoutais bien trop son sourire du coin des lèvres, son sourire des mauvais jours, si ma curiosité s’était abandonnée à une question inopportune.

« Lorsque je devins chef de clinique de mon maître L…, je pris un nouveau logement et mes relations avec Florent s’espacèrent. Nous nous retrouvions une fois par semaine environ, dans un petit bar anglais du quartier Saint-Lazare où le stout était honorable, non moins que le steack-pudding et le pie aux fruits. Les pintes de métal mêlaient leur éclat aux reflets de l’acajou poli. C’était un plaisant coin, à la Dickens, où l’esprit et le corps jouissaient d’un chaleureux équilibre. Ce confortable pourtant n’arrivait pas toujours à dissiper l’inquiétude que je devinais sur les traits mobiles de mon ami. Il s’asseyait en face de moi, pianotant sur la nappe, tandis que je m’efforçais d’occuper son attention. Son visage s’était creusé depuis l’adolescence, mais des cheveux bouclés qu’il peinait vainement à aplatir auréolaient encore juvénilement son front. J’admirais sa grâce, sa désinvolture un peu lasse et hautaine. Il sentait cet hommage tacite de mon affection et me pardonnait, en échange, ce qu’il croyait être mon incompréhension de sa conduite.

« Parfois, il s’animait. Puis, soudain, un voile s’abaissait sur ses traits ; un clignement de paupière éteignait le scintillement du regard. Je devinais une détresse que je voulais expliquer par la dépression nerveuse. Je conseillais des piqûres ; mais il prenait son mauvais sourire et me reléguait, tout net, dans mon bon sens.

« Nos entretiens eussent été mornes ; mais un sujet le passionnait qui touchait de très près à ma compétence :

«  — Le sexe et l’esprit ! Toi qui vois chaque jour des malades, des fous, des gens qui présentent hideusement exagérés les troubles secrets, les tares latentes qui dorment en nous, crois-tu que notre intelligence plonge par ses racines dans les bas-fonds ténébreux de notre être ? Faut-il que notre esprit soit asservi à la force aveugle du désir ? Que cet instinct bestial circule impurement sous les créations de la pensée ?