— Non, dit Van den Brooks. Leurs dogmes les aveuglent comme les vôtres. Mais quand ils ne raisonnent pas, ils voient plus loin que vous. Ils ont un sens qui vous manque.

— Lequel ?

— Le sens mystique.

— Un mot, cela, mon cher. Pas davantage. Il n’y a qu’une connaissance : celle de la raison.

— Vous êtes des enfants, murmura Van den Brooks ; vous faites joujou avec des formules ; vous êtes ivres d’une science vaine qui n’a pas soulagé les épaules humaines de la millionième partie de son accablant fardeau ; d’une science aveugle qui, à chaque coup de pioche de ses pionniers fanatiques, ne voit pas surgir les nouveaux mystères et s’épaissir le nuage. Vous constatez des coïncidences, mais avez-vous jamais expliqué un rapport de cause à effet ? Les liens que vous forgez ne sont que de lamentables ficelles. Et dans le monde moral ? Là, vous pataugez honteusement. Vous avez pu découvrir que l’eau bout à 100°. Belle trouvaille. Mais avez-vous découvert ce que c’est que l’amour, la haine, la jalousie, le désir ? Saisissez-vous leurs lois ? Vous écrivez des volumes de fatras sur ces problèmes éternels ; vous entassez les documents et les enquêtes. A quoi bon ? Y voyez-vous plus clair que Job sur son fumier ?

« Quand vous ne comprenez pas, vous vous en tirez avec des mots. Vous dites : hystérie, hérédité, que sais-je ? Si vous réfléchissiez un peu, vous autres scientifiques, vous reconnaîtriez combien vague, combien insuffisante est cette explication de la passion, de la folie, du crime, du mystère tapi sous chacun de nos pas, latent derrière chaque visage, chaque redingote bien boutonnée.

— Bah ! dit Tramier, moi je ne crois pas au diable. Van den Brooks, vous êtes le dernier des manichéens, le manichéen de la cotonnade.

— Je ne suis qu’un flâneur et un curieux, un homme qui regarde et voudrait bien savoir, un homme qui n’a appris qu’une chose, à force de rouler sa bosse : c’est qu’il ne suffit pas de voir avec ses yeux, de toucher avec ses mains, de raisonner avec sa raison.

« Tenez, ajouta Van den Brooks en souriant, voici deux êtres qui, sans un mot, sans un regard, ont — pour un instant — l’un de l’autre la connaissance la plus parfaite, cette connaissance qui n’est pas l’analyse, mais qui est la possession. Le jour où vous aurez de l’univers cette connaissance-là, vous serez non pas un savant, mais un saint ou un amoureux. Regardez : voici le premier échelon de la mystique.

Et il tourna la tête vers le bastingage : accoudés, indifférents aux paroles, Marie Erikow et Helven écoutaient le chant de la mer phosphorescente.