« A la Mâtinique ! Mâtinique ! » Un chauffeur nègre. Des routes à angles aigus, des pentes de toboggan. De nouveau le tourbillon des odeurs, l’ivresse de la vitesse et du vent frais qui fouette.

Des ravins comblés de verdure ; des arbres géants enlacés de lianes ; des dévalements de forêts, palmiers, banyans aux piliers multiples, mancenilliers, arbres à pain, fougères arborescentes. La végétation envahit tout, rampe partout. Des feuillages monstrueux se balancent. Des sources chaudes jaillissent du rocher, ruissellent en cascades vaporeuses. Des « queues-de-loup » rouges et poilues, des crotons pourpres, des orchidées en veilleuse dans la sombre verdure. La route s’enfonce sous un tunnel vert où stagne le parfum d’une terre chaude et fumante. Une vie forcenée palpite sous sa croûte. Les soufrières, casquées de cuivre, menacent au-dessus de l’île.

Voici la montagne Pelée, masquée de brume ; tout le paysage en est assombri. Une lourde nuée révèle la force souterraine. Le rivage verdira où fut la ville dévastée ; les plantes ont follement repoussé ; quelques cases, plus haut, des pentes craquelées de laves, et, plus haut encore, le sombre casque du mont meurtrier.

On pressent le bouillonnement intérieur de cette terre. Une végétation inépuisable surgit d’un sol miné. Dans cette gorge, les grappes de fleurs s’écroulent ; les branches des arbres plongent de nouveau dans la terre pour s’y enraciner. Et toujours des eaux fumantes. Et toujours cet aspect écrasant et farouche, ce signe !

Retour à toute vitesse dans le court crépuscule, dans le demi-jour d’éclipse qui semble présager un cataclysme. Mais les lampes des cases s’allument dans les feuillages et les lucioles étincellent entre les arbres et les haies. On entrevoit dans une lueur jaune une véranda : une femme est étendue ; un homme lit. Les aromes des plantes entrent par tous les côtés dans les maisons ouvertes. Des fleurs luisent, se penchent, lourdes. L’auto glisse, vertigineuse.

La nuit vient sur les faubourgs. Une foule bigarrée, des négresses enturbannées d’étoffes éclatantes, portant leurs fardeaux sur la tête et des corbeilles de fruits ; des négrillons aux jambes lisses, des hommes en vêtements blancs, des mulâtresses aux flottantes mousselines, tout un monde de reflets orangés et roses grouillant dans la rue étroite bordée de maisons basses et de haies aux feuilles pourpres dans la brume violette du soir, le soleil rouge déclinant derrière un lac noir, métallique, et, sur le ciel vert translucide, les rameaux énormes d’un arbre : reptiles.

Une vision de rêve et d’opium. Des parfums à pleines narines et cet horrible démon noir qui déclanche son clackson, rauque et déchirant comme un cri de fauve.

On songe à Ceylan et à la Chine. Immense douceur un peu fiévreuse.

Après la catastrophe de Saint-Pierre, des allocations furent longtemps servies aux familles des sinistrés. Les noirs reconnaissants baptisèrent le mont à la fois meurtrier et nourricier : « Papa Volcan ». — « A la Mâtinique ! Mâtinique ».

APOTHÉOSE