« La grande chose de ma vie, ajoute-t-il. J’ai réconcilié Matrot le mulâtre avec Dupont le blanc. Dix ans qu’ils se haïssaient. Ils ont fraternisé chez moi, à table.
« Dupont disait à Matrot :
« — Vous souvenez-vous des coups de fusil qu’on tira un jour sur votre maison ? C’est moi qui ai fait cesser le feu, ce jour-là.
« Et Matrot de répliquer :
« — Vous rappelez-vous cette fête où l’on voulait vous faire boire ? Un homme vous avertit de ne pas toucher à votre verre. C’était moi qui vous l’avais envoyé. »
On parle beaucoup de ce Dupont sous les Tropiques.
« Un homme de génie, exclame le vieux planteur. Il a inventé le « blanc libéral ». Il a commencé par conquérir toutes les femmes de couleur. Ah ! il les prend, toutes ! Pour empêcher l’élection d’un conseiller général, son ennemi, il a été tout droit au but. Il a séduit la bonne. Celle-ci, le matin du vote, enleva tous les bulletins qui se trouvaient chez son maître : deux mille environ ! Le pauvre ne fut pas élu… faute de papier. »
Un matin de fête locale, dans un village de l’île, voisin des propriétés de Dupont, une femme qui avait été sa maîtresse, demanda à lui parler : « Mon mari, lui dit-elle, a l’intention de vous empoisonner. Il a préparé un « quinbois » dans une petite fiole qu’il porte sur lui. Je l’ai vu mettre dans sa poche. N’acceptez pas à boire lorsqu’on vous offrira le punch. — Bien ! » dit Dupont. Le soir même la fête battait son plein. Il y eut une retraite aux flambeaux et la foule envahit la grande cour de Dupont, qui fit défoncer quelques barils de tafia et harangua le peuple. L’alcool et les paroles de l’orateur grisèrent la foule qui s’égosillait à hurler « Vive Dupont ! » tandis que roulait le tam-tam.
— Silence ! dit Dupont.
Et la foule, docile, se tut.