La rançon du renoncement, c’est l’amertume. Dès que l’on a renoncé aux êtres, on comprend qu’ils renonceront aussi à vous. Et c’est une pensée désagréable à l’égoïste, lequel renonce mal volontiers aux regrets des autres. Le plus fat est sûr de ne plus être indispensable, et le sentiment de son inutilité met un goût de cendre dans sa bouche. A ce moment-là il faut achever de gravir la passerelle, et sans tourner la tête ; on risquerait de redescendre à terre, pour empêcher les autres de renoncer trop vite.

Il y a encore une dangereuse catégorie de voyageurs : ceux qui au moment du départ escomptent la volupté du retour. Pour toutes sortes de raisons, il vaut mieux éviter cette sorte de gens.

LA CABINE

Une cabine, c’est l’enfer, si l’on est plusieurs ; un paradis, si l’on est seul. A plusieurs, c’est le chaos en miniature, un capharnaüm de trois mètres et l’obligation, les nuits de gros temps, de supporter le mal de mer de son voisin. Mieux vaut n’en point parler.

Mais seul… c’est la couchette blanche, étroite, où l’on dort si bien, d’un de ces sommeils de l’enfance. Laque blanche, nickel, et le hublot rond que l’on voit, par clair de lune, luire au-dessus de sa tête, comme un soleil mort. C’est l’ordre, la netteté, la précision, et cet ascétisme qui convient au voyage. Peu de choses, mais de bonne qualité, tenant la moindre place. Les fermoirs des valises brillent sur le cuir fauve. Les malles sont bien assises, géométriques, massives. Un peu d’eau de Cologne dans l’air. Une spirale de « capstan » !

Et des embruns sur la vitre.

ON LARGUE

L’adieu dans une gare est brutal, comme un soufflet. L’adieu au paquebot est lent ; il a tout le temps de se saturer de désespoir.

Des stewards frénétiques agitent des sonnettes et précipitent sur la passerelle la foule de ceux qui ne partent pas. Maintenant le petit fossé, entre le dock et le bordage, sépare des gens qui peut-être ne se verront plus. La passerelle relevée, cette limite est infranchissable. Celui qui part regarde l’autre comme sur le rivage de l’au-delà. On ne se parle plus, car il faudrait hurler. Mais dans ces deux regards qui se croisent, s’éloignent lentement, lentement, et se perdent, il y a quelque chose de bien plus triste que la mort : l’agonie.

Une image me revient : à l’avant d’un navire immobile, cette femme, debout, ne pouvait se détourner d’une autre figure, debout à l’arrière d’un navire en partance ! C’était sous un ciel dur, dans un port ceinturé de palmiers et de filaos. Une accablante lumière creusait les traits de son visage. Mais elle ne faisait aucun mouvement ; elle ne tendait pas les bras ; elle savait bien que tout était inutile. Elle est restée ainsi, longtemps, dans l’orbe de ma lorgnette, frêle silhouette rose de plus en plus bientôt effacée par la grande courbe des eaux.