— Ici, tout est hostile à l’homme ; tout lui est nuisible : tout est monstrueux. Les fleurs elles-mêmes sont dangereuses. Jusqu’aux plantes nourricières qui cachent du poison dans leurs racines, le manioc par exemple. Vous vous endormez dans la forêt ; vous vous réveillez de votre sieste, avec, à deux doigts de votre oreille, l’araignée crabe, la bête velue dont la morsure est mortelle. Le soleil est un ennemi dont il faut se méfier à toute heure. La pluie rend la terre fumante de miasmes. Chaque insecte est un véhicule de mort ou d’ulcère.

Il baisse la voix, comme s’il craignait d’évoquer une puissance invisible.

— Et la lèpre… le mal rouge ! On ne sait ni qui elle touche, ni qui elle épargne.

Se parlant à lui-même :

— Ici, on vit dans la fièvre. Et le pis, c’est qu’on s’habitue à la fièvre.

LIBÉRÉS

Il me faut renouveler ma provision de vêtements de toile. On m’indique un petit tailleur, le père Simon. « Un libéré » naturellement, ajoute mon interlocuteur.

Le forçat qui a accompli son temps de bagne est rendu à la liberté. Mais c’est une liberté fort relative, car il doit séjourner à la colonie un temps égal à celui de sa peine. On appelle cela le « doublage ». En réalité l’homme condamné à dix ans doit demeurer vingt ans sur cette terre lointaine. Le jeune transporté de vingt-cinq ans n’aura expié sa faute qu’après de longues années de misère ; il reviendra peut-être, mais un vieillard. Vingt ans de colonie, dont dix de travaux forcés et dix d’une vie de paria, cela vous vide un homme, à supposer même — hypothèse invraisemblable — que les chiourmes, les fauves, les serpents, la fièvre, l’éléphantiasis et la lèpre l’aient épargné.

La loi prévoit qu’à l’expiration de sa peine, le forçat libéré soumis au doublage pourra obtenir une concession et exercer un métier, mais à la condition de résider à quinze kilomètres au moins de tout endroit habité. Or à trois cents mètres de Cayenne, à dix mètres de la dernière case du village, c’est la jungle.

Le bagne rejette son forçat, demi-nu, sans outils, sans armes naturellement, épuisé par des années de labeur sous le soleil du Tropique : il le rejette à la forêt.