Une jolie femme svelte, en manteau marron, promène un vieux bull à museau gris.
Hier soir, alors que nous étions encore en rivière, le paquebot Asie illuminé comme une cathédrale a passé près de nous. Au loin brillaient les feux verts et blancs de Pauillac. Des phares s’allumaient. Les rives se découpaient, très noires, sur un ciel encore rougeâtre.
Asie ! Je songeais à la mélodie de Ravel, au poème de Klingsor : « Et puis je reviendrai conter mon aventure aux curieux de rêve ! »
PREMIÈRES IMAGES
Il y a près du fumoir une carte de navigation sur laquelle on marque le point chaque midi. Le petit drapeau qui symbolise notre navire va s’avancer ainsi chaque jour, au travers de l’Atlantique, que nous prenons dans sa grande largeur.
Sur le pont avant, un nègre joue de l’accordéon, et s’accompagne en claquant de la semelle. Son voisin fait une danse avec les pieds, le torse immobile. L’accordéon joue une vieille rengaine de music-hall.
… Ce matin, nous avons aperçu le cap Finisterre et les côtes d’Espagne. Depuis hier après-midi, le temps est devenu plus chaud. Ce matin, il est radieux. Ciel d’un bleu clair : à l’horizon, quelques nuages nacrés. Le soleil inonde la mer à l’avant du navire. Du linge sèche sur des cordes. Des groupes de soldats sont blancs de lumière. Un grand nègre vêtu de rouge se dresse et tourne sa face vers l’arrière. L’Océan luit d’un bleu sombre. Le sillage du paquebot mousse d’écume. Le soleil joue sur les flocons et sur la crête des petites vagues soulevées par le bateau. D’ailleurs, mer calme. A peine un roulis léger ! Midi : il est difficile de s’arracher à la contemplation de cet énorme cercle bleu et rond qui monte et descend le long du bastingage.
LE TENTATEUR
… Sur le pont, j’installe ma chaise-longue auprès du Tentateur. Le Tentateur est un grand garçon dégingandé qui déplace des millions au bout de son stylographe. Un visage creusé et cireux d’entérite. Il ne boit que du lait. Il tousse. Mais il a d’énormes crédits dans les banques du Tropique. Le bois de rose et la poudre d’or alimentent ses caisses. Le voici étendu au soleil, en pyjama de bure épaisse et encore enveloppé d’une couverture. Quand il se lèvera tout à l’heure, flottant dans son vêtement trop ample pour son corps, un peu voûté, le ventre en dedans, il semblera un grand vautour maigre. Tous les matins il vient s’asseoir ici au lever du soleil.
Il aime la mer.