PROFIL
Le « Columbia », poussé par le jusant, tire sur ses amarres dans la rade de Fort-de-France : s’embarquer sur un nouveau navire, c’est tout un changement d’univers.
Le soleil se couche. Entre deux masses sombres de nuages, la lumière fuse en deux immenses cornes d’or. D’autres nuages, violets et or, s’amassent au-dessus de la vieille forteresse. Les pitons du Carbet baignent dans une brume légère. Au-dessous, la ville s’irradie d’une clarté d’ambre. Les cloches sonnent à toute volée.
Des voiliers se balancent sur la mer plate. Déjà les fanaux des navires s’allument dans la rade. Une barque glisse sans bruit, avec sa voile carrée très pâle dans l’ombre, glisse comme une pensée, sur l’eau immatérielle.
Des coups de sifflets. Un ronronnement de moteur. L’hélice fait bouillonner l’eau au-dessous de moi. Une brise fraîche me souffle au visage. On largue. Dans le carré des officiers, un phonographe nasille « Cavalleria Rusticana ». La ligne noire des volcans se détache sur une bande transparente de nuages. La lune apparaît au haut du ciel ; elle est mince et plate comme une pastille trop sucée. La sirène annonce qu’on a franchi la passe ; c’est maintenant le large, la nuit, la douceur un peu fiévreuse du départ. L’hélice trace un sillage bleuté, scintillant d’écailles phosphorescentes. Tout là-haut, dans l’habitacle, une ampoule s’allume. Le profil du capitaine, baigné d’or, se penche sur une feuille blanche, dans sa cage électrique.
AMERICAN SHIP
On m’a dit : « Vous avez bien raison de prendre un bateau américain. Le pavillon étoilé est le seul qui soit respecté dans ces parages. — Voyez-vous, Haïti, la Jamaïque, Saint-Domingue, toutes ces îles où tout était français, il y a dix ans, aujourd’hui il n’y en a plus que pour les Yankees. Les Vénézuéliens eux-mêmes les craignent et les accueillent. A Cap-Haïtien, où jadis tout se réglait en bonnes vieilles « gourdes », le dollar est roi. La mer des Caraïbes, aujourd’hui, mon cher, c’est la Méditerranée américaine !… »
Le « Columbia » est un cargo mixte de la « Columbia South America Company ». Il va de Fort-de-France à la Nouvelle-Orléans, par la Guayra et les Grandes Antilles. Deux mille tonnes. Marche à l’huile lourde. Chargement de bois de construction. Equipage américain, sauf deux ou trois Anglais et un maître d’hôtel irlandais, rouquin, véritable Patrick. Un capitaine tout jeune, blond, rasé, bon enfant. Des officiers qui enlèvent volontiers la casquette d’uniforme et la tunique galonnée pour se mettre en bras de chemise et pantalon de flanelle.
Tout l’avant du navire est occupé par des madriers. Le gaillard d’arrière est aménagé en fumoir et petit salon. Phonographe, naturellement. Les cabines au centre, sur deux cursives, spacieuses, blanches, sans aucun autre ornement qu’un ventilateur électrique, qui ronflera toute la nuit, car il fait une température d’étuve.
Deux tables, une pour les officiers, une pour les passagers et le capitaine. D’ailleurs, une fois le lunch ou le dîner sonnés, chacun vient et s’en va quand il lui plaît. L’Irlandais apporte tout à la fois. La liste des plats est interminable, depuis la « dark soup » jusqu’au « chicken pie » et à l’« hominy ». Pour boire, un filtre et de l’eau glacée. L’Amérique est impitoyable pour l’alcool. Aussi, par précaution, a-t-on embarqué discrètement quarante caisses de madère, chartreuse, whisky et champagne. Le soir, le capitaine nous convie gracieusement dans sa cabine pour sabler une coupe, tandis que le phonographe joue « Three pigs on a way » et que le cargo ouvre sa route phosphorescente sous les étoiles.