Le plus curieux, c’est le changement de perspective. La surface plate des mers calmes se transforme en un système montagneux perpétuellement bouleversé. Des sillons de vallées, de cimes avec des éblouissements de neige.
Les mouettes plongent au creux des lames et partent tout droit en l’air, comme les alouettes d’un champ.
Le moteur tenace tient bon, mais on sent qu’il peine.
Il pleut. Le soir gris s’abaisse. La mer hurle. Du large gronde une rumeur d’avalanche, toujours plus proche.
Dernière nuit de bord. Elle sera agitée. Longtemps tu te retourneras sur ta couchette, pauvre atome ballotté, incertain du lendemain, incertain de l’heure, de la minute prochaines. Ce navire est une mécanique têtue, que les lames se lancent de l’une à l’autre, avec des sifflements de mépris. Toute sa carcasse geint. Et cependant chaque poutre s’arc-boute sur son pilier, chaque plaque de tôle soutient sa voisine. Et la mécanique tourne, tourne, inlassablement, poursuivant sa route à travers le tumulte d’un univers hostile et déchaîné.
Dans cette coque de fer, de pauvres consciences falotes vacillent pareilles à des lampes sous le vent. Une rafale va-t-elle d’un coup souffler toutes ces flammes épuisées ? refermer sur elles le vide horrible et glacé ?
Une lueur vaporeuse traîne sur le chaos livide de la mer, s’éloigne, disparaît. C’est un vapeur qui suit sa route, plus dure encore que la nôtre, car d’énormes lames le fouettent par l’avant, lui barrent le chemin de leur poitrail. Il a vent debout, toute la tempête devant lui. Il passe, fantôme de navire, emportant, à travers le tourbillon des forces, des fantômes de vivants. Et nos yeux s’attachent éperdument à ce rayonnement de plus en plus faible, à cette clarté qui est quelque chose d’humain, de la pensée évanouie dans les ténèbres.
SPIRALES
Tout est bien là : la chambre, les livres, les choses familières d’autrefois. Le voyage est fini. La vie renoue son fil monotone, un instant rompu. Mais les choses n’ont pas changé ; elles ont gardé leur visage quotidien, leur place, leur odeur. Il n’y a que vous, le revenant, qui soyez maintenant étranger.