— Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, repartit Lortal. Où veut-il en venir ? se demandait-il in petto.

— J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses paroles trahissaient une certaine gêne, j’ai souvent craint que l’enseignement de Saint-Julien, parfaitement adapté aux nécessités intellectuelles d’une jeunesse provinciale un peu fruste, convînt moins à un esprit tel que le vôtre, plus affiné, plus mûr aussi que celui de vos camarades. Le contraste qui se marque entre vous et vos condisciples, contraste que j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible à mesure que vous vous développez davantage. Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où vous vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que ce milieu ne peut malheureusement prendre aucun bénéfice de votre supériorité.

— Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais votre jugement est bien amer, monsieur le Supérieur.

— Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume dans mes paroles. Vous savez avec quelle sollicitude je vous ai suivi au cours de cette dernière année scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si dangereux et si séduisant a toujours attiré ma sympathie et, bien souvent aussi, excité mon inquiétude. Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je vous ai mandé près de moi.

L’abbé Fourmeliès posa un instant.

— Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, M. de Rochebuque, a fait les mêmes réflexions que moi-même…

— On les lui a soufflées ! interrompit brusquement Lortal.

— Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime que notre modeste collège de Saint-Julien ne peut vous fournir un enseignement philosophique adéquat à vos capacités.

L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal sourit.

— Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne possède pas autant de diplômes que les universitaires des lycées. C’est pourtant un philosophe, ce que l’on ne saurait dire de tous les professeurs de philosophie.