Je compris que, dans le temps qui nous est donné, il faut rassembler en soi la beauté éparse aux moindres parcelles du monde, spectateur irrassasié d’un jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi de la chair mutilée et de l’esprit morose. La loi était autre : s’épanouir selon sa force, donner toute sa fleur et prendre toute sa part de l’universelle joie et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus qu’un fil d’herbe ployé par le vent, mais nourri des sucs profonds de la terre.
Et je compris aussi que, seule du petit monde d’autrefois, une figure demeurait : la tienne, mon compagnon. Elle n’appartenait pas au passé ; elle restait vivante ; elle se prolongeait sur l’avenir.
C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux dont je rêvais maintenant de mordre tous les fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette porte, à mon regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait remplacé les songes anciens de mon enfance.
Toujours je me souviendrai de cette main que tu posas sur mon épaule, un soir de pluie, de vent et d’amertume.
Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel dans le personnage que j’ai fait de toi. Compagnon fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit amer, cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct, vêtu de gris, qui m’apparut, le soir d’une rentrée lointaine ? Que reste-t-il, sinon l’inflexion d’une voix cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd bruissement de mes pensées ?
Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se perd dans la symphonie aurorale. Par-dessus la forêt, bondée de sèves et de forces, surgit, comme l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes, une aube, ordonnatrice…
Le soleil se levait.
FIN
Impr. Artistique « Lux », 131, boulevard Saint-Michel, Paris.