Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais pas trompé.
Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de Saint-Julien, les réverbères s’allumaient ; les pâtisseries, les épiceries préparaient leurs étalages de Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une brume fine coulait le long des rues, baignait les jardins immobiles et noirs derrière les grilles. Les cloches, disait-on, étaient parties pour Rome et nul bruit — sinon celui de nos pas — ne rompait le silence de cette soirée sur la route qui monte au collège. Mais ni la douceur de l’air, ni la perspective des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait encore étendu une ombre sur mon cœur et le désespoir montait de je ne sais quelles profondeurs de moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur vaporeuse d’avril.
L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait une voix sourde, mais qui trahissait une âme ardente. Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris qu’on avait mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait toujours vers le Dieu aux mains clouées.
O crux, Ave, Spes unica,
disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha dressé dans la nuit des siècles : « Toi seul ne me trahiras pas », murmurais-je. Lui, c’était le sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus suave que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta croix, ô mon Christ ! Spes unica.
Dimanche de Résurrection ! Les Ténèbres se sont dissipées ; les cloches sont revenues.
O filii et filiæ…
chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le rythme allègre de cette prose qui sonne, comme un chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de l’aube.
Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le lendemain matin.