— Parler me fait du bien, depuis si longtemps que je me tais. Il me semble que tous les fantômes se dispersent. Non, je n’ai plus peur ! J’ai honte d’avoir été si lâche. Il a fallu que je fusse bien malade. Mais la santé reviendra et le courage avec elle. Pourtant, je ne crois plus aujourd’hui que la vie soit bonne à vivre, Jean. J’envie ces pauvres gens qui resteront ici, dans la terre rouge de ce ravin. Ils sont venus de bien loin chercher le repos, mais ils l’ont trouvé enfin. Tandis que nous… Est-ce que je désire encore quelque chose ? Tant qu’on a une idée ou une passion, la vie n’est pas méprisable. Mais les idées, comme dit Carvès, on les crève sous soi : et les passions, elles, vous crèvent sous elles et disparaissent au galop. Des idées, je n’en ai pas eu. Est-ce que les femmes en ont ? Quant aux passions… Ah ! je vous dis que le courage me revient, et je vous démontre que je n’ai plus de raison de vivre. Croyez-vous qu’il y ait des raisons de vivre, vous ? Vraiment !

— Oui, Letchy, je le crois.

— Moi aussi, je l’ai cru. Mais ces raisons, ce n’était pas la vie qui me les imposait, c’était moi qui les lui supposais. Maintenant je commence à croire que ce n’étaient pas de bonnes raisons et la vie m’apparaît n’avoir plus aucun sens, pour nous autres. Nous sommes entraînés par un fleuve dont nous ne savons ni d’où il sort ni où il va se perdre, et nous croyons nous diriger à notre gré et même diriger le fleuve. Oui, moi aussi, j’ai été folle. J’ai cru qu’une vie passionnée avait un sens. Mais maintenant pour moi la vie d’un héros ou d’une grande amoureuse n’a pas plus de sens que la vie d’un lézard ou d’une méduse ; ma vie à moi, si tragiquement, si intensément vécue, avec ses joies, ses larmes, ses transports, ses désespoirs, est-elle dans le monde quelque chose de plus que la vie d’une anémone de mer, s’ouvrant quand le flux monte, se refermant quand il s’éloigne ? Non… non… mille fois non.

Notre case mal éclairée par un photophore semblait suspendue sur un gouffre de silence. Je m’approchai du seuil. Le ciel, voilé de nuages, ne laissait apparaître aucun astre. Une paroi de ténèbres se dressait devant mes mains et mon visage. Le reflet de la lampe mourait sur la porte, englouti aussitôt dans cette nappe de poix.

Le lendemain soir, la fièvre remonta, bien que la jeune femme eût reposé pendant le jour. L’accès s’annonçait violent. Pourtant Letchy ne délirait plus. Ses yeux brillaient. Elle était assise sur son lit, drapée dans un kimono sombre.

— Vous souvenez-vous de la Mariquita ? — me dit-elle. — Nous avions encore l’illusion, en ce temps-là. Et Carvès parlait de la Toison d’or. J’entends sa voix… Nous ne nous doutions pas que nous nous trouverions une nuit, en tête-à-tête, dans la jungle, moi claquant de fièvre et vous à mon chevet, sans plus personne auprès de nous que ce chien fidèle de Pablo… Le vide s’est fait.

Elle dit ces derniers mots, lentement, avec une voix plus basse. Puis elle ferma les yeux quelques instants, les rouvrit.

— Je songe à ces mots de l’Evangile : « Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ! »

— Je crains que l’accès ne recommence. Pour l’amour de Dieu, reposez-vous, Letchy !

— Mon ami, j’aurai tout le temps de me reposer bientôt, plus tôt que vous ne pensez. Je sens que l’heure est proche.