— Non, non, ne croyez pas cela… Quand j’ai rencontré Carvès sur le pont de la Mariquita, j’avais une tâche à remplir, une tâche sacrée pour moi ! J’étais une bête farouche sur la piste. Je me disais : « Quand je serai vengée, je mourrai, car je n’aurai plus la moindre raison de vivre. » Et puis, voilà, j’ai rencontré Carvès ! Vous comprendrez cela, vous qui l’avez suivi… Ma vengeance ne m’a plus suffi. Et j’ai pensé que j’aurais peut-être une autre raison de vivre : me dévouer à lui, être sa chose, sa créature. Moi, pleine d’orgueil, j’ai pensé qu’il pourrait me fouler aux pieds et que cela serait bon. Ce fut en moi, une réaction furieuse, la revanche de l’amour dans le cœur d’une femme qui s’est vouée à la haine et qui ne peut pas tenir son vœu. Et pourtant, la haine, c’est une belle passion et riche, vous savez. Et il est doux de préparer, de couver une vengeance qui un jour éclatera, toute rouge, comme une bombe. Elle était prête, ma vengeance. Je l’avais mûrie longtemps. Mais Carvès est venu ! Et quand l’amour est entré en moi pour la seconde fois de ma vie, je me suis dégoûtée de ma tâche. Je n’avais plus la force d’accepter tant d’ignominie, de prolonger l’effort qui assurerait le résultat. J’ai voulu en finir ; j’ai voulu brusquer l’explosion… et la mèche a fait long feu. L’homme que je voulais frapper est sauf. L’œuvre de trois années est avortée. Eh bien ! j’espérais tout oublier, mon échec, les besognes ignobles que j’avais accomplies, la menace qui pèse maintenant sur moi… j’espérais tout oublier, oui ! en partant avec vous, chercheurs de Toison d’or ! Je suis partie, et, lui, lui, il nous a abandonnés.
— Quelle tâche ? Quelle vengeance, Letchy ? Je ne comprends pas !
Elle ferma les yeux.
Puis d’une voix très basse et très lente :
— Je suis, je vous l’ai dit, une enfant de la balle. Mes parents étaient des artistes de music-hall — un dur métier que j’ai dû prendre. Dès l’âge de dix ans, je travaillais. A dix-huit ans, j’étais applaudie au Nouveau-Cirque. Une fille de dix-huit ans ne manque pas d’adorateurs. L’un d’eux eut la préférence. Je l’aimais, nous vécûmes ensemble. Je quittai le métier. Cet homme fit de moi une autre femme… Une tout autre femme… Autrement dit, je lui dois tout ce qu’il y a eu de bon dans mon existence.
« C’était un homme du Sud, mais de sang espagnol. Il avait dû fuir son pays pour des raisons de politique. Sa vie n’était pas sûre, dans le petit Etat où sa famille possédait encore de grands biens. A la mort de sa mère il partit, malgré mes supplications, pour aller régler là-bas les affaires de succession. Son frère, disait-il, était devenu un des grands personnages du pays. Tout serait facile. Il serait de retour en trois mois. Trois mois passèrent, puis dix. Pas une lettre. Je fis faire une enquête par le Consul et je reçus en réponse ce simple avis : « Don Ramon Manera condamné à mort par contumace, arrêté à son débarquement à Puerto-Leon, exécuté le 24 juin 18… à quatre heures du matin dans les fossés de la Rotunda par ordre du Tribunal militaire. »
— Don Ramon Manera, le frère…
— Lui-même.
— Mais don Juan ?
— Don Juan ! Don Juan héritait ! Il fut trop heureux de laisser faire. Le Président était son ami. Un an plus tard ce serviteur Pablo, venu par un voilier, m’apporta des détails. Me venger !… Mais d’abord il fallait vivre et j’étais sans ressources. Je repris mon ancien métier ; je redevins un numéro de cirque et de music-hall. Je guettai la tournée dans les pays chauds qui me rapprocherait de mon but. Aucune idée sur les moyens d’accomplir ma vengeance ; mais cette pensée était ma seule raison de vivre. Survint le Chinois Wang ; je me liai à sa troupe pour trois ans. La Providence s’en mêla. En route j’appris que Lopez, président de Puerto-Leon était renversé, et l’avènement de Diego Diaz ; don Juan Manera devenait chef de l’opposition. Il conspirait. La Mariquita transportait non seulement les renseignements, mais les armes nécessaires aux révolutionnaires ; je ne tardai pas à le découvrir. Alors j’offris mes services et j’eus ainsi le plaisir de faire enfin la connaissance du dernier des Manera. Mes voies étaient ouvertes… J’ai trahi… Longtemps… vous comprenez… Seulement j’ai livré le Manera trop tôt… à cause de Carvès… pour trente deniers ! Et il a pu échapper… Et maintenant c’est lui qui me poursuit ! Mais que m’importe ma vengeance ! Carvès est sauf. Voilà ce qui importe. Et qu’il passe sur mon cadavre, cela n’importe pas non plus. Cela me rachètera. J’aurais voulu mourir autrement, voilà tout… plus près de lui.