— Non, mon ami. Laissez-moi respirer un peu. J’étouffe sous ce toit… N’est-ce pas la nature qui nous opprime de la sorte ?

« Dans les villes, l’homme ne voit pas le gouffre qui l’environne ; il ne sent pas qu’il va trébucher dans le vide : il s’étourdit de bruit, de paroles. Ici, le silence des choses est comme une muraille. Notre voix se brise sur elle. Nous ne pouvons rien, rien. Rien ne nous répond. Nulle part…

« Et nous sommes venus de si loin, tous deux, dans cette solitude ; chacun, conduit par son mirage, pour nous buter à ce mur d’airain, derrière lequel il n’y a rien, rien, en effet, rien que le néant, la vanité de tout, de la vie et de la mort. »

Et il semblait bien qu’autour de nous s’ouvrait un chaos où toute forme était abolie, que le Temps lui-même était suspendu, que la nuit subsistait seule sur le monde. La nuit et cette chose invisible qui guettait dans les ténèbres…

Letchy expira à l’aube.

A l’aube. Le soleil monte lentement derrière les cimes des Andes, qui rosissent sur le ciel.

Le torrent pailleté d’or bruit au fond du ravin : au-dessus de la forêt massive, muette contemplatrice, des perroquets s’ébrouent en vols criards. La jungle s’éveille. Une lourde rosée ploie les herbes de la Savane. Le peuple de la forêt glisse vers les abreuvoirs. Les orchidées entr’ouvrent leurs calices, bâillent vers la lumière de leurs lèvres gourmandes.

D’entre les écharpes de brume, les solitudes se soulèvent, encore gonflées de nuit : une épaule rouge s’arrondit entre deux cimes noires ; les formes se dégagent molles et baignées de vapeurs. La vieille terre, dans le miracle du matin, épanouit sa jeunesse renouvelée. Et chaque jour, depuis des siècles et des siècles, la même volupté de genèse, inépuisée…

XIV
DE L’OR, DU SANG, DE LA POUSSIÈRE

Nous creusâmes, Pablo et moi, la tombe de Letchy ; c’était la cinquième sur la route de Chanaan.