Sur rien et sur tout, sur la facilité qu’ont les hommes de se duper eux-mêmes ; sur un tout petit mot si expressif, le « Bluff ».

Prenez une paille et de l’eau de savon. Soufflez : la belle bulle irisée d’arc-en-ciel ! Soufflez encore : elle s’enfle et se dore de plus belle. Soufflez plus fort : elle est ronde comme la sphère terrestre, elle englobe tous les mythes, les légendes, l’histoire et les histoires, les rêves d’aventure et d’amour qui à travers les âges ont enchanté et dupé les hommes ; elle enferme dans son écorce transparente et ténue, tous les mensonges, tous les mirages, toutes les chimères indispensables aux hommes.

Soufflez une fois de plus… Pfuit ! — une goutte d’eau trouble dans le creux de la main.

— Du bluff !

Ainsi m’apparaît la vie et la fortune de Jérôme Carvès à moi qui ne reprendrai plus la route de Chanaan.

Et pourtant !…

Seigneur — que vous soyez l’incohérent arbitre de nos destinées ou seulement la confuse aspiration de nos âmes — vous avez mis dans le cœur humain deux forces douloureusement opposées : l’esprit d’inquiétude et le besoin de repos. Après avoir dirigé mes courses inutiles à travers la diversité des pays et des peuples, évoquant les prestiges de l’amitié, de l’amour ou de la fortune, vous avez retiré l’aiguillon et me voici échoué dans cette rade paisible, comme un vieux navire qui ne veut plus reprendre la mer. Seigneur ! soyez loué pour l’inquiétude et soyez loué pour la paix.

Mon feu s’est éteint dans l’âtre, l’aigre brise matinale me souffle au visage une bouffée de cendres.

Mais tout à l’heure, le soleil d’octobre rougira une fois de plus la cime de mes châtaigniers et de mon humble domaine ; moi, voyageur lassé n’attendant plus que le suprême départ, je vous louerai, Seigneur, d’avoir fait à la vie un visage éternellement nouveau.

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