Le Porto-Rico quitta Bordeaux le 25 mai. Carvès et moi saluâmes la terre de nos enfances.
Et voilà pourquoi, ce matin de juin, il y a vingt-cinq ans, à bord de la Mariquita, je considérais la longue silhouette de Jérôme Carvès encore endormi sous la dure lumière du ciel tropical, et je récitais au fond de moi-même un acte de foi très humble en ce maître tout-puissant de nos destinées, le Hasard.
III
UN CONQUISTADOR
La Mariquita avait pris le large. L’Océan était d’un bleu sombre, lamé de grandes houles régulières et balancées. Le sillage du navire soulevait des embruns vaporeux dont le soleil, haut sur l’horizon, jouait en mille arcs-en-ciel.
Le pont était encombré d’accessoires forains : une grosse caisse rutilante, des portants de toile peinte, des cerceaux de papier et le piano mécanique, en vrac, parmi les rouleaux de filin et les amarres. M. Wang, qui avait sans doute procédé à des ablutions invisibles, s’entretenait avec M. Peter Boom, l’excentrique ; celui-ci dépouillé de ses braies jaunes et rouges, de son fard blanc et des constellations de papier doré qui ornaient son échine les soirs de spectacle, paraissait un petit homme replet, sans aucune excentricité. Son visage était fortement coloré et passé à la brosse de chiendent, les joues et le menton violacés. Des yeux minuscules sous de gros sourcils broussailleux, une large bouche déformée par les grimaces quotidiennes, et dont les coins retombaient, ce qui donnait à cette face poupine et bouffie une expression de Pierrot nauséeux ou de Gugusse mélancolique. M. Peter Boom était vêtu de kaki et soulevait sans cesse son casque pour éponger son front. Il devait souffrir de la chaleur qui, dès le matin, s’abattait sur nous en chape de plomb.
Des matelots survinrent. Ils portaient une bâche munie d’anneaux et de cordes qu’ils étalèrent à tribord pour garantir les passagers d’un soleil bientôt meurtrier. Le capitaine Cupidon, les pieds épanouis sur le plancher encore humide, les jambes écartées, surveillait l’opération. Nous le félicitâmes pour le passage de « Boca-Chita ». Il parut sensible à nos compliments.
— Moi bien connaît’ fonds, pa’ ici. Moi pas besoin ca’tes. Moi vieux mahin, vieux loup de mé.
— Vous avez roulé votre bosse un peu partout, capitaine ? — dit Carvès.
Cette phrase parut au mulâtre d’un comique délicieux, car il riait d’un rire aigu, métallique.
— Ah ! ah ! ah ! Moi, oulé bosse, oulé bosse. Ah ! ah ! ah ! oui, oui.