Quoique je n'eusse pas encore un assez grand usage du monde pour connoître les gens à leur stile, je devinai, sans peine, par la tournure concise & brusque de ce billet, que j'avois touché le cœur d'un Financier. Des connoissances de cette espéce sont trop précieuses pour les rejetter lorsqu'elles se présentent: aussi ne fis-je point la sotte. Je lui répondis à l'instant que je ressentois vivement l'honneur qu'il me faisoit de me donner la préférence sur tant d'aimables personnes de l'Opera; que ce seroit mal répondre à ses bontés, & m'en rendre indigne, que de ne point accepter ses offres; & que s'il étoit impatient de me voir, je ne l'étois pas moins de l'assurer personnellement de mon profond respect.
Une heure après ma réponse, il arriva dans un équipage des mieux étoffés, & qui, sans être brillant, annonçoit l'opulence du maître. Je fus le recevoir en cérémonie sur le pailler. Pour faire son portrait en trois mots; c'étoit un petit homme trapu, effroyablement laid, & d'environ soixante ans. Il me bredouilla en entrant cinq ou six phrases galantes, que je n'aurois pu comprendre sans un rouleau de cinquante louis qu'il me glissa discrétement dans la main. Il n'est pas de si maussades propos qu'on ne trouve admirables & des plus sublimes, quand ils sont accompagnés de procédés aussi généreux. Non-seulement ce qu'il me dit me parut très-ingénieusement exprimé, mais même je crus découvrir dans ses traits un air de distinction & de noblesse qui m'avoit échappé au premier coup d'œil. Voilà ce que produisent les belles maniéres: on est toujours sûr de plaire quand on débute ainsi.
J'étois dans un deshabillé plus agaçant que coquet. L'art que j'y avois mis étoit si voisin de la nature, que mes charmes ne sembloient rien emprunter de mon ajustement. J'avois tout lieu de présumer de leur pouvoir. Mon Financier me trouvoit adorable. L'avidité de ses regards, l'impatience de ses mains ne me laissoient pas douter que je ne touchasse au dénoûment de la piéce. Cependant, qu'arriva-t'il? Après un badinage de trois quarts d'heure, je fus ratée comme une Reine. Cette humiliante avanture me mortifia d'autant plus que je l'éprouvois pour la premiére fois. Je tremblois qu'il n'eût découvert en moi quelque imperfection que j'avois ignorée jusqu'alors. Heureusement il me rassura, en m'avouant qu'il étoit sujet à de pareils accidens. En effet, le bon homme me disoit vrai; car pendant un an que je vêcus avec lui, il ne manqua pas de me rater réguliérement deux fois la semaine. Quoiqu'il en soit, bien des filles se seroient trouvées fort heureuses en ma place aux mêmes conditions. Il m'avoit meublé un appartement dans la rue sainte Anne: il défrayoit ma maison, & me donnoit outre cela, cent pistoles par mois. J'étois en train de faire ma fortune avec lui, quand le dérangement imprévu de la sienne rompit mes mesures & notre tendre commerce.
Tout dépend à l'Opera de s'établir une certaine réputation. Rien ne fait tant honneur à une Actrice que d'occasionner quelques banqueroutes, & d'envoyer ses adorateurs à l'Hôpital. La chute de mon Financier me mit dans un crédit étonnant. Une foule d'aspirans de tous états se présenterent. Néanmoins je ne voulus pas me décider sans consulter Mr. de Gr… M… & le Frere Alexis, à qui j'avois des obligations si essentielles. J'insérerai ici, par maniére de parenthése, les salutaires conseils que j'en ai reçus, comme un monument de ma gratitude envers eux, & comme le guide le plus sûr pour les filles qui veulent mettre à profit leurs appas.
Avis à une Demoiselle du monde.
Toute personne du sexe qui veut parvenir, doit, à l'imitation du marchand, n'avoir en vue que ses interêts & le gain.
Que son cœur soit toujours inaccessible au véritable amour. Il suffit qu'elle fasse semblant d'en avoir, & sache en inspirer aux autres.
Que celui qui la paie le mieux, ait la préférence sur ses rivaux.
Qu'elle transige le moins qu'elle pourra avec les gens de qualité: ils sont la plupart hautains & escrocs. De gros Financiers renforcés, sont plus solides & plus aisés à gouverner; il n'y a que maniére de les prendre.
Si elle est sage, elle éconduira les Greluchons: outre que ce sont des animaux qui n'apportent aucun profit à la maison, ils en éloignent souvent ceux qui la soutiennent.