Ma belle-sœur avait été élevée dans la même pension que mademoiselle Joséphine Tallien, filleule de l'impératrice, et qui depuis a épousé M. Pelet de la Lozère, et une autre fille de madame Tallien, mademoiselle Clémence Cabarus. La pension était dirigée par madame Vigogne, veuve du colonel de ce nom, et ancienne amie de l'impératrice, qui l'avait engagée à prendre un pensionnat, en lui promettant de lui procurer le plus d'élèves qu'elle pourrait. L'institution prospéra sous la direction de cette dame, qui était d'un esprit distingué et d'un ton parfait. Souvent elle amenait chez Sa Majesté l'impératrice les protégées de celle-ci, et les jeunes personnes qui avaient mérité cette récompense. C'était un moyen puissant d'exciter l'émulation de ces enfans que Sa Majesté comblait de caresses, et à qui elle faisait de petits présens. Un matin, que madame Vigogne était habillée pour aller chez l'impératrice, comme elle descendait son escalier pour monter en voiture, elle entendit des cris perçans dans une des classes. Elle s'y précipite, et voit une jeune fille dont les vêtemens étaient tout en flammes. Avec une présence d'esprit digne d'une mère, madame Vigogne enveloppe aussitôt l'enfant dans la longue queue de sa robe traînante, et le feu s'éteignit. Mais la courageuse institutrice eût les mains cruellement brûlées. Elle vint en cet état faire sa visite à sa majesté l'impératrice, et lui conta le fâcheux accident qui l'y avait mise. Sa Majesté, qui était si facilement émue de tout ce qui était beau et généreux, combla d'éloges son courage, et s'en montra touchée au point de pleurer d'admiration. Un des médecins de Sa Majesté fut chargé de donner les premiers soins à madame Vigogne et à sa jeune élève.
CHAPITRE VII.
Portrait de l'impératrice Joséphine.—Lever de l'impératrice.—Détails de toilette.—Audiences de l'impératrice.—Réception des fournisseurs.—Déjeuner de l'impératrice.—Madame de La Rochefoucault première dame d'honneur.—L'impératrice au billard.—Promenades dans le parc fermé.—L'impératrice avec ses dames.—L'empereur venant surprendre l'impératrice au salon.—Dîner de l'impératrice.—L'empereur fait attendre.—Les princes et les ministres à la table de l'empereur.—L'impératrice et M. de Beaumont.—Partie de trictrac.—L'impératrice un jour de chasse.—Toutes les dames à la table de Leurs Majestés.—L'impératrice vient passer la nuit avec l'empereur.—Détails sur le réveil des augustes époux.—Goût de l'impératrice pour les bijoux.—Anecdote sur le premier mariage de l'impératrice.—Les poches de madame de Beauharnais.—Joyaux de l'impératrice Joséphine.—L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette trop petite pour contenir ceux de Joséphine.—Jalousie de Joséphine.—Mémoire de l'impératrice.—L'impératrice rétablit l'harmonie entre les frères de l'empereur.—Trait de bonté de l'impératrice Joséphine pour son valet de chambre.—Sévérité de l'empereur; il veut renvoyer M. Frère.—Le valet de chambre rentre en grâce.—Oubli d'un bienfait.—Générosité de l'impératrice.—Comment les valets de chambre de l'impératrice employaient leur temps.—Détails sur une première fille de M. de Beauharnais, premier mari de Joséphine.—L'impératrice lui fait épouser un préfet de l'empire.—Tendresse de l'impératrice pour Eugène et Hortense.—Détails sur la vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière.)—Le portrait de famille.—L'impératrice me fait appeler pour voir ce portrait.—Amour de Joséphine pour ses petits-enfans.—Un mot sur le divorce.—Lettre du prince Eugène à sa femme.—Mes voyages à la Malmaison après le divorce.—Commissions de l'empereur pour l'impératrice Joséphine.—Mes adieux à l'impératrice.—Recommandations de cette princesse.—L'impératrice désire voir l'empereur.—Visite à Joséphine avant la campagne de Russie.—Visite à l'impératrice après cette campagne.—Lettres dont je suis chargé.—Conversation avec l'impératrice.—Ma femme va voir l'impératrice et lui montre mes lettres.—Détails sur le budget de l'impératrice après le divorce.—Conseil présidé par l'impératrice en robe de toile.—L'impératrice trompée par les marchands.—Politesse de l'impératrice.—Manière dont Joséphine punissait ses dames.—Magasin d'objets précieux appartenant à l'impératrice.—Partage entre ses enfans et les frères et sœurs de l'empereur.—M. Denon.—Le cabinet d'antiques de la Malmaison.—M. Denon et la collection de médailles de l'impératrice.—Visite de l'impératrice à l'empereur pendant que je faisais sa toilette.—Le maillot et la pétition.—L'orpheline sauvée de la Seine.—M. Fabien Pillet et sa femme chez l'impératrice.—Scène touchante.
L'impératrice Joséphine était d'une taille moyenne, modelée avec une rare perfection: elle avait dans les mouvemens une souplesse, une légèreté, qui donnaient à sa démarche quelque chose d'aérien, sans exclure néanmoins la majesté d'une souveraine. Sa physionomie expressive suivait toutes les impressions de son âme, sans jamais perdre de la douceur charmante qui en faisait le fond. Dans le plaisir comme dans la douleur, elle était belle à regarder: on souriait malgré soi en la voyant sourire... Si elle était triste, on l'était aussi. Jamais femme ne justifia mieux qu'elle cette expression, que les yeux sont le miroir de l'âme. Les siens, d'un bleu foncé, étaient presque toujours à demi fermés par ses longues paupières, légèrement arquées, et bordées des plus beaux cils du monde; et quand elle regardait ainsi, on se sentait entraîné vers elle par une puissance irrésistible. Il eût été difficile à l'impératrice de donner de la sévérité à ce séduisant regard; mais elle pouvait, et savait au besoin, le rendre imposant. Ses cheveux étaient fort beaux, longs et soyeux; leur teint châtain clair se mariait admirablement à celui de sa peau, éblouissante de finesse et de fraîcheur. Au commencement de sa suprême puissance, l'impératrice aimait encore à se coiffer le matin avec un madras rouge, qui lui donnait l'air de créole le plus piquant à voir.
Mais ce qui, plus que tout le reste, contribuait au charme dont l'impératrice était entourée, c'était le son ravissant de sa voix. Que de fois il est arrivé à moi, comme à bien d'autres, de nous arrêter tout d'un coup en entendant cette voix, uniquement pour jouir du plaisir de l'entendre! On ne pouvait peut-être pas dire que l'impératrice était une belle femme; mais sa figure, toute pleine de sentiment et de bonté, mais la grâce angélique répandue sur toute sa personne, en faisaient la femme la plus attrayante.
Pendant son séjour à Saint-Cloud, sa majesté l'impératrice se levait habituellement à neuf heures, et faisait sa première toilette, qui durait jusqu'à dix heures; alors elle passait dans un salon où se trouvaient réunies les personnes qui avaient sollicité et obtenu la faveur d'une audience. Quelquefois aussi à cette heure, et dans ce même salon, Sa Majesté recevait ses fournisseurs. À onze heures, lorsque l'empereur était absent, elle déjeunait avec sa première dame d'honneur et quelques autres dames. Madame de La Rochefoucault, première dame d'honneur de l'impératrice, était bossue et tellement petite, qu'il fallait, lorsqu'elle se mettait à table, ajouter au coussin de sa chaise meublante un autre coussin fort épais, en satin violet. Madame de La Rochefoucault savait racheter ses difformités physiques par son esprit, vif, brillant, mais un peu caustique, par le meilleur ton et les manières de cour les plus exquises.
Après le déjeuner, l'impératrice faisait une partie de billard; ou bien, lorsque le temps était beau, elle se promenait à pied dans les jardins ou dans le parc fermé. Cette récréation durait fort peu de temps, et Sa Majesté, rentrée bientôt dans ses appartemens, s'occupait à broder au métier, en causant avec ses dames, qui travaillaient, comme elle, à quelque ouvrage d'aiguille. Quand il arrivait qu'on n'était pas dérangé par des visites, entre deux et trois heures après midi, l'impératrice faisait en calèche découverte une promenade, au retour de laquelle avait lieu la grande toilette. Quelquefois l'empereur y assistait.
De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre Sa Majesté au salon. On était sûr alors de le trouver amusant, aimable et gai.