L'empereur revint, se recoucha et dormit jusqu'à trois heures du matin. Le service était rassemblé autour d'un feu de bivouac, près de la baraque de Sa Majesté; nous étions couchés sur la terre, enveloppés dans nos manteaux, car la nuit était des plus froides. Depuis quatre jours je n'avais pas fermé l'œil, et je commençais à m'endormir quand, sur les trois heures, l'empereur me fit demander du punch; j'aurais donné tout l'empire d'Autriche pour reposer une heure de plus. Je portai à Sa Majesté le punch que je fis au feu du bivouac; l'empereur en fit prendre au maréchal Berthier, et je partageai le reste avec ces messieurs du service. Entre quatre et cinq heures, l'empereur ordonna les premiers mouvemens de son armée. Tout le monde fut sur pied en peu d'instans et chacun à son poste; dans toutes les directions on voyait galoper les aides-de-camp et les officiers d'ordonnance, et au jour la bataille commença.

Je n'entrerai dans aucun détail sur cette glorieuse journée qui, suivant l'expression de l'empereur lui-même, termina la campagne par un coup de tonnerre. Pas une des combinaisons de Sa Majesté n'échoua, et en quelques heures les Français furent maîtres du champ de bataille et de l'Allemagne tout entière. Le brave général Rapp fut blessé à Austerlitz, comme dans toutes les batailles où il a figuré. On le transporta au château d'Austerlitz, et le soir, l'empereur alla le voir et causa quelque temps avec lui. Sa Majesté passa elle-même la nuit dans ce château.

Deux jours après, l'empereur François vint trouver Sa Majesté et lui demander la paix. Avant la fin de décembre un traité fut conclu, d'après lequel l'électeur de Bavière et le duc de Wurtemberg, alliés fidèles de l'empereur Napoléon, furent créés rois. En retour de cette élévation dont elle était l'unique auteur, Sa Majesté demanda et obtint pour le prince Eugène, vice-roi d'Italie, la main de la princesse Auguste-Amélie de Bavière.

Pendant son séjour à Vienne, l'empereur avait établi son quartier-général à Schœnbrunn, dont le nom est devenu célèbre par plusieurs séjours de Sa Majesté, et qui, dit-on, est encore aujourd'hui, par une singulière destinée, la résidence de son fils.

Je ne saurais assurer si ce fut pendant ce premier séjour à Schœnbrunn que l'empereur fit la rencontre extraordinaire que je vais rapporter. Sa Majesté, en costume de colonel des chasseurs de la garde, montait tous les jours à cheval. Un matin qu'il se promenait sur la route de Vienne, il vit arriver dans une voiture ouverte un ecclésiastique et une femme baignée de larmes qui ne le reconnut pas. Napoléon s'approcha de la voiture, salua cette dame, et s'informa de la cause de son chagrin, de l'objet et du but de son voyage. «Monsieur, répondit-elle, j'habitais dans un village à deux lieues d'ici, une maison qui a été pillée par des soldats, et mon jardinier a été tué. Je viens demander une sauve-garde à votre empereur qui a beaucoup connu ma famille, à laquelle il a de grandes obligations.—Quel est votre nom, madame?—De Bunny; je suis fille de M. de Marbœuf, ancien gouverneur de la Corse.—Je suis charmé, madame, reprit Napoléon, de trouver une occasion de vous être agréable. C'est moi qui suis l'empereur.» Madame de Bunny resta tout interdite. Napoléon la rassura et continua son chemin en la priant d'aller l'attendre à son quartier-général. À son retour, il la reçut et la traita à merveille, lui donna pour escorte un piquet de chasseurs de sa garde, et la congédia heureuse et satisfaite.

Dès que la bataille d'Austerlitz avait été gagnée, l'empereur s'était empressé d'envoyer en France le courrier Moustache, pour en annoncer la nouvelle à l'impératrice. Sa Majesté était au château de Saint-Cloud. Il était neuf heures du soir, lorsqu'on entendit tout à coup pousser de grands cris de joie, et le bruit d'un cheval qui arrivait au galop. Le son des grelots et les coups répétés du fouet annonçaient un courrier. L'impératrice, qui attendait avec une vive impatience des nouvelles de l'armée, s'élance vers la fenêtre et l'ouvre précipitamment. Les mots de victoire et d'Austerlitz frappent son oreille. Impatiente de savoir les détails, elle descend sur le perron, suivie de ses dames. Moustache lui apprend de vive voix la grande nouvelle, et remet à Sa Majesté la lettre de l'empereur. Joséphine, après l'avoir lue, tira un superbe diamant qu'elle avait au doigt, et le donna au courrier. Le pauvre Moustache avait fait au galop plus de cinquante lieues dans la journée, et il était tellement harassé qu'on fut obligé de l'enlever de dessus son cheval. Il fallut quatre personnes pour procéder à cette opération, et le transporter dans un lit. Son dernier cheval, qu'il avait sans doute encore moins ménagé que les autres, tomba mort dans la cour du château.


CHAPITRE XII.

Retour de l'empereur à Paris.—Aventure en montant la côte de Meaux.—Une jeune fille se jette dans la voiture de l'empereur.—Rude accueil, et grâce refusée. Je reconnais mademoiselle de Lajolais.—Le général Lajolais deux fois accusé de conspiration.—Arrestation de sa femme et de sa fille.—Rigueurs exercées contre madame de Lajolais.—Résolution extraordinaire de mademoiselle de Lajolais.—Elle se rend seule à Saint-Cloud et s'adresse à moi.—Je fais parvenir sa demande à sa majesté l'impératrice.—Craintes de Joséphine.—Joséphine et Hortense font placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de l'empereur.—Attention et bonté des deux princesses.—Constance inébranlable d'un enfant.—Mademoiselle de Lajolais en présence de l'empereur.—Scène déchirante.—Sévérité de l'empereur.—Grâce arrachée.—Évanouissement.—Soins donnés à mademoiselle de Lajolais par l'empereur.—Les généraux Wolff et Lavalette la reconduisent à son père.—Entrevue du général Lajolais et de sa fille.—Mademoiselle de Lajolais obtient aussi la grâce de sa mère.—Elle se joint aux dames bretonnes pour solliciter la grâce des compagnons de George.—Exécution retardée.—Démarche infructueuse.—Avertissement de l'auteur.—Le jeune Destrem demande et obtient la grâce de son père.—Faveur inutile.—Passage de l'empereur par Saint-Cloud, au retour d'Austerlitz.—M. Barré, maire de Saint-Cloud.—L'arc barré et la plus dormeuse des communes.—M. Je prince de Talleyrand et les lits de Saint-Cloud.—Singulier caprice de l'empereur.—Petite révolution au château.—Les manies des souverains sont epidémiques.