La nature, en nous créant plus faibles que les hommes, a voulu nous faire sentir le besoin d'être guidées et protégées par eux.
Un malheur de la révolution (et ce n'est pas un des moindres) est l'isolement où sont restées beaucoup de jeunes femmes, pendant un grand nombre d'années, par l'émigration de leurs maris; isolement qui leur a fait contracter la dangereuse habitude de se conduire par leur seule volonté.
Je suis née dans une province où mes parens occupaient un rang distingué. Mon père, le général D..., y était entouré de considération; ma mère y vit encore, jouissant de l'estime générale, juste récompense d'une longue vie passée dans la pratique de toutes les vertus.
Très-jeune encore, je fus demandée en mariage par le baron de V... Ses parens possédaient une grande fortune; leur fils unique fut élevé dans l'idée que cette fortune était peut-être encore plus considérante qu'elle ne l'était en effet, ce qui arrive fort souvent par les flatteries que les valets; n'épargnent pas à l'enfance d'un jeune maître destiné à avoir un rang dans le monde. Cette confiance, jointe à l'extrême bonté de son cœur, ne lui permit jamais de refuser un service, non seulement à un ami, mais cette obligeance s'étendait jusqu'aux simples connaissances. Cette facilité de caractère, dont beaucoup de personnes abusèrent, lui fit accorder sa signature, comme cautionnement, pour des sommes assez considérables. J'étais trop jeune alors pour que mes conseils pussent préserver mon mari du danger de se livrer ainsi à la bonté de son cœur.
Bientôt l'émigration l'entraîna loin de moi. Capitaine de cavalerie, il dut suivre les officiers de son régiment..
Aussitôt que son émigration fut connue, plusieurs des porteurs de cautionnemens qu'il avait donnés si généreusement vinrent me trouver. Ils désiraient que j'ajoutasse ma signature à la sienne; je le fis avec cette légèreté, cette imprévoyance si commune à la jeunesse. J'aurais cru manquer à M. de V... en refusant mon approbation à ce qu'il avait fait.
Cette première imprudence a eu des suites funestes pour moi.
Mon père avait prévu les suites désastreuses de l'émigration; son esprit si juste en avait; calculé toutes les conséquences. Il avait cherché à retenir mon mari près de lui. Il lui disait quelquefois: «Vous partez pour revenir; il est bien plus simple de rester. Qui quitte la partie la perd.» Ses conseils étaient restés sans effet.
Mon père était du nombre de ceux qui avaient cru à la possibilité de réformer les abus qu'on reprochait au gouvernement; mais bientôt son âme, si belle, si noble, s'indigna des moyens employés pour y parvenir. Placé par le grade élevé qu'il occupait, et par la supériorité de ses talens, à la tête du corps du génie, il ne put rester dans l'ombre dont il aimait à s'entourer. Il fut appelé à l'armée du Nord; il prit rapidement Bréda, Gertruidemberg. Ayant ouvert les portes de la Hollande par la prise de ces deux places importantes, il demanda et obtint de revenir soigner sa santé.
Il vivait très-retiré à Paris, au milieu d'un petit cercle d'amis; mais bientôt la tourmente révolutionnaire les dispersa presque tous.