En parlant du procès de Moreau, on est amené naturellement à remonter aux motifs de sa désunion avec le général Bonaparte, et on s'étonne qu'une cause presque inaperçue, tant elle paraît insignifiante, ait pu produire de tels effets.

Madame Moreau et sa mère, madame Hulot, étaient à Plombières, ainsi que madame Bonaparte. Cette dernière avait la mauvaise habitude de porter du blanc: on sait que le grand air et la chaleur ont la propriété de le noircir. Au retour d'une promenade à cheval, madame Bonaparte trouva mesdames Hulot et Moreau qui venaient lui faire une visite. Sachant l'effet que le soleil avait dû produire sur son teint factice, ne voulant pas se faire voir ainsi à ces dames, elle traversa rapidement, sans s'arrêter, le salon dans lequel elles étaient, empressée d'aller réparer le désordre de sa toilette, pour reparaître promptement et venir recevoir leur visite; mais celles-ci, furieuses de faire antichambre, se retirèrent sans attendre plus long-temps. De là un mécontentement, une aigreur que rien ne put jamais calmer, et que ces dames firent partager au général Moreau.

Vers ce temps je fus coupable d'une imprudence que je payai bien chèrement dans la suite, et qui m'a causé des peines bien vives par la vengeance qu'on en tira.

M.***, que je voyais souvent dans le monde, s'avisa non de devenir amoureux de moi, il n'y a jamais pensé, mais il voulait le persuader, et surtout qu'on le crût heureux.

Nous avions joué la comédie ensemble; son rôle voulait qu'il eût un portrait qui était censé devoir être le mien. J'appris qu'en effet c'était bien mon véritable portrait qu'on avait vu entre ses mains. Je ne pouvais concevoir comment il avait pu se le procurer; j'étais au désespoir, et je cherchais les moyens de détromper les personnes aux yeux desquelles je me trouvais ainsi compromise. Le hasard m'en fournit les moyens: sans calculer quelles suites pouvait avoir pour moi la satisfaction que je trouvais à me justifier, j'en saisis vivement l'occasion.

J'avais chez moi trois hommes de la société de M.***, et précisément trois de ceux qui avaient reçu ses fausses confidences, lorsqu'un heureux hasard l'amena pour me faire une visite. En le voyant descendre de sa voiture, je poussai rapidement ces messieurs dans la chambre de mon mari, dont je laissai la porte ouverte. M.***, qui se croyait seul, interrogé par moi sur tous les propos qu'il s'était permis, sur le portrait qu'il avait montré, nia les propos comme n'ayant pu être tenus, puisque rien n'avait pu y donner lieu; et quant au portrait, il convint qu'il avait désiré l'avoir, et que pour se le procurer il avait fait cacher un peintre dans une des loges de la galerie aux Français, près de celle que j'y avais à l'année.

Quand je crus être parfaitement justifiée, je le congédiai. Mes prisonniers rentrèrent, fort amusés de cette scène qu'ils racontèrent à toutes les personnes de la société de M.***. Ce dernier, dont l'amour-propre fut cruellement blessé, chercha et trouva dans la suite le moyen de me faire regretter le plaisir que j'avais eu à détruire ses infâmes calomnies. Les jeunes femmes ne peuvent jamais s'éloigner assez de ces hommes avantageux qui aiment à ajouter leurs noms à la liste de leurs bonnes fortunes vraies ou supposées; mais s'il n'est pas toujours en leur pouvoir de les éviter, quelque fâcheux qu'il leur paraisse d'être compromises par eux, qu'elles redoutent, en cherchant à s'en justifier, de blesser leur amour-propre.

Un soir j'avais dîné chez M. de Canteleu alors sénateur, dans son hôtel faubourg Saint-Honoré, je fus très-amusée d'une scène assez piquante qui se passa devant moi.

Le vicomte de Toulougeon et M. de Crillon, qui étaient de ce dîné, avaient été, ainsi que M. de Canteleu, membres de la constituante. Dans la conversation, M. de Crillon rappela je ne sais quelle opinion du vicomte qui n'était plus en harmonie avec celle qu'il professait alors. Celui-ci répondit en voulant citer aussi quelques fragmens de discours de M. de Crillon, M. de Canteleu alla chercher un volume de ce terrible Moniteur, qui est là comme un monument pour consacrer toutes nos folies politiques et notre versatilité. Rien n'était plus plaisant que l'empressement avec lequel ces trois messieurs cherchèrent chacun un article que les autres auraient voulu effacer.

À l'époque de ce dîner, madame de Canteleu était très-malade: attaquée depuis long-temps par une maladie de poitrine qu'elle voulut dissimuler, cette excellente femme si aimée, si digne de l'être, y succomba, et laissa dans le cœur de tous ses amis des regrets bien vifs et un souvenir qui ne s'effacera jamais. Son mari s'était trouvé dans une situation assez délicate lorsque Bonaparte arriva d'Égypte. Pendant cette longue absence, sa femme, mal conseillée sans doute, entraînée par je ne sais quel motif, avait eu l'idée de demander un divorce, et déjà la demande en avait été rédigée. Son estime pour M. de Canteleu l'avait portée à venir lui en parler et le consulter. Celui-ci lui fit sentir qu'en supposant même que le général fût perdu, qu'il ne dût jamais revenir, son nom seul était pour elle une auréole qui l'entourait d'une considération qui l'abandonnerait aussitôt qu'elle y aurait renoncé; il la persuada si bien qu'elle déchira devant lui sa demande en divorce, dont il ne fut jamais question depuis. Bien peu de personnes ont eu connaissance de cette anecdote assez curieuse; M. de Canteleu n'en parlait jamais: il me la confia sous le sceau du secret et de l'amitié; sa mort et celle de Joséphine me permettent d'en parler et d'en affirmer la vérité.