CHAPITRE XIX.
Campagne de Pologne.—Bataille d'Eylau.—Te Deum et De profundis.—Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.—Les généraux d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blessés à mort.—Courage et mort du général d'Hautpoult.—Le bon coup du général Ordener.—Pressentimens du général Corbineau.—Argent de la cassette de l'empereur, avancé par Constant au général Corbineau, quelques instans avant sa mort.—Enthousiasme des Polonais.—Mauvaise humeur des Français.—Anecdotes.—Le fond de la langue polonaise.—Misère et gaîté.—Hilarité des soldats excitée par une réponse de l'empereur.—L'ambassadeur persan.—Envoi du général Gardanne en Perse.—Trésor non retrouvé.—Séjour de l'empereur à Finkenstein.—L'empereur trichant au vingt-et-un.—L'empereur partageant son gain avec Constant.—Passe-temps des grands officiers de l'empereur.—Pari gagné par le duc de Vicence.—Mystification de M. B. d'A***.—Le prince Jérôme amoureux d'une actrice de Breslau.—Mariage de l'actrice avec le valet de chambre du prince.—Complaisance et jalousie.—Les frères de l'empereur faisant antichambre.—L'empereur aimant et grondant ses frères.—Le maréchal Lefebvre nommé duc de Dantzig par l'empereur.—Anecdote du chocolat de Dantzig.—Bataille de Friedland; rapprochement de dates.—Gaîté de l'empereur pendant la bataille.—Paix avec la Russie.—Entrevue de l'empereur et du czar à Tilsitt.—Le roi et la reine de Prusse.—Galanterie et rigueur de Napoléon.—Rudesse du grand-duc Constantin.—Banquet militaire.—Concert exécuté par des musiciens haskirs.—Visite de Constant aux Baskirs.—Repas à la cosaque.—Tir à l'arc.—Succès de Constant.—Souvenir frappant.—Soldat moscovite décoré par l'empereur Napoléon.—Retour par Bautzen et Dresde, et rentrée en France.
Les Russes étaient animés dans cette campagne par le souvenir de la défaite d'Austerlitz, et par la crainte de voir la Pologne leur échapper: aussi l'hiver ne les arrêta point, et ils résolurent de venir attaquer l'empereur. Celui-ci n'était pas homme à se laisser prévenir; il leva ses quartiers d'hiver et quitta Varsovie à la fin de janvier. Le 8 février, les deux armées se rencontrèrent à Eylau, et là se livra, comme on sait, cette sanglante bataille dans laquelle des deux côtés on montra un courage égal; il resta près de quinze mille morts sur le champ de bataille, autant de Français que de Russes. L'avantage, ou plutôt la perte fut la même dans les deux armées, et un Te Deum fut chanté à Pétersbourg comme à Paris, au lieu d'un De profundis qui aurait bien mieux convenu. Sa Majesté se plaignit vivement en rentrant à son quartier de l'inexécution d'un ordre qu'elle avait fait porter au maréchal Bernadotte, dont le corps ne donna point dans cette journée; il paraît certain en effet que la victoire, restée indécise entre l'empereur et le général Beningsen, se serait fixée du côté du premier si un corps d'armée tout frais était survenu pendant la bataille, comme Sa Majesté l'avait calculé. Par malheur l'aide-de-camp porteur des ordres de l'empereur au prince de Ponte-Corvo était tombé dans les mains d'un parti de Cosaques. Lorsque le lendemain du combat, l'empereur apprit cette circonstance, son ressentiment se calma, mais non pas son chagrin. Nos troupes bivouaquèrent sur le champ de bataille, que Sa Majesté visita trois fois, faisant distribuer des secours aux blessés et ensevelir les morts.
Les généraux d'Haultpoult, Corbineau et Boursier furent blessés à mort à Eylau; il me semble encore entendre le brave d'Hautpoult dire à sa Majesté au moment de partir au galop pour charger l'ennemi: «Sire, vous allez voir mes gros talons; çà entre dans les carrés ennemis comme dans du beurre!» Une heure après il n'était plus. Un de ses régimens s'étant engagé dans un intervalle de l'armée russe, fut mitraillé et haché parles Cosaques; il ne s'en sauva que dix-huit hommes. Le général d'Hautpoult, forcé trois fois de reculer avec sa division, la ramena deux fois à la charge; la troisième, il s'élança encore sur l'ennemi en criant d'une voix forte: «Cuirassiers, en avant, au nom de Dieu! en avant, mes braves cuirassiers!» Mais la mitraille avait abattu un trop grand nombre de ces braves. Il n'y en eut que très-peu en état de suivre leur chef, qui tomba percé de coups au milieu d'un carré de Russes dans lequel il s'était jeté à peu près seul.
Ce fut aussi je crois dans cette bataille que le général Ordener tua de sa main un officier général ennemi. L'empereur lui demanda s'il n'aurait pas pu le prendre vivant. Sire, répondit le général avec son accent fortement germanique, ché né donne qu'un coup, mais ché tâche qu'il soit pon.
Le jour même de la bataille, au matin, le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, étant à déjeuner avec les officiers de service, leur avoua qu'il était assiégé par les plus tristes pressentimens. Ces messieurs entreprirent de le distraire de cette idée et tournèrent la chose en plaisanterie. Le général Corbineau, reçut peu d'instans après, un ordre de Sa Majesté; ayant besoin d'argent et n'en ayant pas trouvé chez M. de Menneval, il vint m'en demander et je lui en avançai de la cassette, de l'empereur; au bout de quelques heures, je rencontrai M. de Menneyal, à qui je fis part de la demande du général Corbineau et de la somme que je lui avais remise. Je parlais encore à M. de Menneval, lorsqu'un officier passant au galop, nous jeta la triste nouvelle de la mort du général. Je n'ai point oublié l'impression que cette nouvelle fit sur moi, et je trouve encore inexplicable aujourd'hui cette espèce de trouble intérieur qui était venu avertir un brave de sa fin prochaine.
La Pologne comptait sur l'empereur pour être rétablie dans son indépendance. Aussi les Polonais furent-ils pleins d'enthousiasme et d'espoir, lorsqu'ils virent arriver l'armée française. Quant à nos soldats, cette campagne d'hiver leur déplaisait fort; le froid, la misère, le mauvais temps et les mauvais chemins, leur avaient inspiré pour ce pays une aversion extrême.
Dans une revue à Varsovie, les habitans se pressant autour de nos troupes, un soldat se mit à jurer énergiquement contre la neige et la boue, et par suite, contre la Pologne et les Polonais. «Vous avez bien tort, monsieur le soldat,» se mit à dire une demoiselle d'une bonne famille, bourgeoise de le ville, «de ne pas aimer notre pays, car nous aimons beaucoup les Français.—Vous êtes sans doute bien aimable, mademoiselle, répliqua le soldat, mais si vous voulez me persuader de la vérité de ce que vous dites, vous nous ferez faire un bon dîner à mon camarade et à moi.—Venez donc, messieurs, dirent, s'avançant à leur tour, les parens de la jeune Polonaise; nous boirons ensemble à la santé de votre empereur.» Et ils emmenèrent en effet les deux soldats, qui firent là le meilleur repas de toute la campagne.