Quelque temps après la prise de Dantzig (24 mai 1807) l'empereur, voulant récompenser le maréchal Lefebvre des services récens qu'il lui avait rendus, le fit appeler à six heures du matin. Sa Majesté travaillait avec le major général de l'armée, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du maréchal. «Ah ah! dit-il au major général, monsieur le duc ne s'est point fait attendre;» puis se retournant vers l'officier de service: «Vous direz au duc de Dantzig que c'est pour le faire déjeuner avec moi que je l'ai demandé si matin.» L'officier d'ordonnance, croyant que l'empereur se trompait de nom, lui fit observer que la personne qui attendait ses ordres n'était pas le duc de Dantzig, que c'était le maréchal Lefebvre. «Il paraît, Monsieur, que vous me croyez plus capable de faire un conte qu'un duc.» L'officier fut un instant déconcerté par cette réponse, mais l'empereur le rassura par un sourire, et lui dit: «Allez prévenir le duc de mon invitation; dans un quart d'heure nous nous mettrons à table.» L'officier retourna près du maréchal, qui était assez inquiet de ce que l'empereur voulait lui dire. «Monsieur le duc, l'empereur vous engage à déjeuner avec lui, et vous prie d'attendre un quart d'heure.» Le maréchal n'ayant point fait attention au nouveau titre que lui donnait l'officier, lui répondit par un signe de tête, et s'assit sur un pliant au dessus duquel l'épée de l'empereur se trouvait accrochée. Le maréchal la regarda et la toucha avec admiration et respect. Le quart d'heure passé, un autre officier d'ordonnance vint appeler le maréchal pour qu'il se rendît près de l'empereur, qui était déjà à table avec le major général. En l'apercevant, Napoléon le salua de la main: «Bonjour, monsieur le duc; asseyez-vous près de moi.»

Le maréchal, étonné de s'entendre donner cette qualification, crut d'abord que Sa majesté plaisantait; mais voyant qu'il affectait de l'appeler monsieur le duc, il en fut un moment interdit. L'empereur, pour augmenter son embarras, lui dit; «Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?—Mais..... oui, sire.—Eh bien! vous n'en déjeunerez pas, mais je vais vous en donner une livre de la ville même de Dantzig, car, puisque vous l'avez conquise, il est bien juste qu'elle vous rapporte quelque chose.» Là-dessus l'empereur quitta la table, ouvrit une petite cassette, y prit un paquet ayant la forme d'un carré long, et le donna au maréchal Lefebvre en lui disant: «Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat; les petits cadeaux entretiennent l'amitié.» Le maréchal remercia Sa Majesté, mit le chocolat dans sa poche, et se rassit à table avec l'empereur et le maréchal Berthier. Un pâté représentant la ville de Dantzig était au milieu de la table, et quand il fut question de l'entamer, l'empereur dit au nouveau duc: «On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage. Attaquez, monsieur le duc, voilà votre conquête, c'est à vous d'en faire les honneurs.» Le duc obéit, et les trois convives mangèrent du pâté, qu'ils parurent trouver fort à leur goût.

De retour chez lui, le maréchal duc de Dantzig, soupçonnant une surprise dans le petit paquet que lui avait donné l'empereur, s'empressa de l'ouvrir et y trouva cent mille écus en billets de banque. Depuis ce magnifique cadeau, l'usage s'établit dans l'armée d'appeler de l'argent, soit en espèces, soit en billets, du chocolat de Dantzig; et quand les soldats voulaient se faire régaler par quelque camarade un peu bien en fonds: «Allons, viens donc, lui disaient-ils; n'as-tu pas du chocolat de Dantzig dans ton sac?»

Le goût presque superstitieux de sa majesté l'empereur pour les rapprochemens de dates et d'anniversaires se trouva encore une fois justifié par la victoire de Friedland, gagnée le 14 juin 1807, sept ans jour pour jour après la bataille de Marengo. La rigueur de l'hiver, la difficulté des approvisionnemens (auxquels l'empereur avait néanmoins pourvu avec tout le soin et toute l'habileté possibles) et le courage obstiné des Russes avaient rendu cette campagne pénible même pour les vainqueurs, que l'incroyable rapidité de leurs succès en Prusse avaient accoutumés aux promptes conquêtes. Le partage de gloire qu'il avait fallu faire à Eylau avec les Russes était quelque chose de nouveau dans la carrière militaire de l'empereur. À Friedland, il reprit ses avantages et son ancienne supériorité. Sa Majesté, par une feinte retraite et en ne laissant voir à l'ennemi qu'une partie de ses forces, attira les Russes en deçà de l'Elbe, de sorte qu'ils se trouvèrent resserrés entre ce fleuve et notre armée. La victoire fut gagnée par les troupes de ligne et par la cavalerie; l'empereur n'eut pas besoin de faire donner sa garde. Celle de l'empereur Alexandre fut presque entièrement détruite en protégeant la retraite ou plutôt la fuite des Russes qui ne pouvaient échapper à la poursuite de nos soldats que par le pont de Friedland, quelques pontons étroits et un gué presque impraticable.

Tous les régimens de ligne de l'armée française couvraient la plaine. L'empereur, en observation sur une hauteur d'où sa vue pouvait embrasser tout le champ de bataille, était assis dans un fauteuil près d'un moulin, et son état-major l'entourait. Jamais je ne l'ai vu plus gai; il causait avec les généraux qui attendaient ses ordres, et semblait prendre plaisir à manger du pain noir russe fait en forme de brique. Ce pain, pétri avec de la mauvaise farine de seigle et rempli de longues pailles, était la nourriture de tous les soldats, qui savaient que Sa Majesté en mangeait aussi bien qu'eux.

Un temps superbe favorisait les savantes manœuvres de l'armée, qui fit des prodiges de valeur. Les charges de cavalerie furent exécutées avec tant de précision que l'empereur envoya complimenter les régimens qui les avaient faites.

Vers quatre heures après midi, et au moment où les deux armées se pressaient de toutes parts, pendant que des milliers de canons faisaient trembler la terre, l'empereur s'écria: Si cela continue encore deux heures, il ne restera debout dans la plaine que l'armée française. Peu d'instans après il donna l'ordre au comte d'Orsène, général des grenadiers à pied de la vieille garde, de faire tirer sur une briqueterie derrière laquelle des masses de Russes et de Prussiens s'étaient retranchées. En un clin d'œil, elles furent contraintes d'abandonner cette position, et des nuées de tirailleurs se mirent à la poursuite des fuyards.

La garde ne se mit en mouvement qu'à cinq heures, et à six heures la bataille était complétement gagnée. L'empereur dit à ceux qui étaient près de lui, en voyant la garde se développer: «Voilà des braves qui avaleraient de bon cœur les pousse-cailloux et les rintintins de la ligne pour leur apprendre à charger sans les attendre; mais ils auront beau faire, la besogne a été proprement faite sans eux.»

Sa Majesté alla complimenter plusieurs régimens qui s'étaient battus toute la journée. Quelques paroles, un sourire, un salut de la main, un signe de tête suffisait pour récompenser les braves qui venaient de vaincre.

Le nombre des morts et des prisonniers fut énorme. Soixante-dix drapeaux et tout le matériel de l'armée russe restèrent au pouvoir de l'armée française.