Arrivée à Paris.—Représentation d'un opéra de M. Paër—Le théâtre des Tuileries.—M. Fontaine, architecte.—Critiques de l'empereur.—L'arc de triomphe de la place du Carrousel jugé par l'empereur.—Plan de réunion des Tuileries au Louvre.—Vastes constructions projetées par l'empereur.—Restauration du château de Versailles.—Note de l'empereur à ce sujet.—Visite de l'empereur à l'atelier de David.—Tableau du Couronnement.—Admiration de l'empereur.—M. Vien.—Changement indiqué par l'empereur.—Anecdote racontée par le maréchal Bessières.—Le peintre David et la perruque du cardinal Caprara.—Longue visite.—Hommage rendu par l'empereur à un grand artiste.—Complimens de Joséphine.—Le tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'état.


Nous arrivâmes à Paris le 1er janvier à neuf heures du soir. Nous trouvâmes la salle de spectacle du palais des Tuileries entièrement terminée, et le dimanche qui suivit le retour de Sa Majesté on y joua la Griselda de M. Paër. Cette salle était magnifique. Les loges de Leurs Majestés étaient à l'avant-scène, en face l'une de l'autre. La décoration intérieure, en étoffe de soie cramoisie, faisait un effet charmant en se détachant sur de grandes glaces mobiles qui réfléchissaient à volonté la salle ou la scène. L'empereur, encore plein du souvenir des théâtres d'Italie, dit beaucoup de mal de la salle des Tuileries. Il la trouvait incommode, d'une coupe désavantageuse et beaucoup trop grande pour un théâtre de palais. Malgré toutes ces critiques, quand vint le jour de l'inauguration, et que l'empereur put se convaincre du soin qu'avait pris M. Fontaine pour distribuer les loges de manière à faire briller les toilettes dans tout leur éclat, il parut très-satisfait, et chargea même le duc de Frioul d'en faire à M. Fontaine les complimens que méritait son habileté.

Huit jours après, ce fut encore le revers de la médaille. On donnait ce jour-là Cinna et une comédie dont je ne me rappelle pas le nom. Il faisait extrêmement froid, à tel point qu'on fut obligé de quitter la salle après la tragédie. Alors l'empereur se répandit en invectives contre la pauvre salle, qui, selon lui, n'était bonne qu'à brûler. M. Fontaine fut mandé, et promit de faire tout son possible pour remédier aux inconvéniens qu'on lui signalait. Effectivement, au moyen de nouveaux poêles placés sous le théâtre, d'un lambrissage à la toiture et de gradins placés sous les banquettes du second rang des loges, en une semaine la salle fut rendue chaude et commode.

Pendant plusieurs semaines, l'empereur s'occupa presque exclusivement de constructions et d'embellissemens. L'arc de triomphe de la place du Carrousel, qu'on avait dégagé de ses échafaudages pour faire passer dessous la garde impériale à son retour de Prusse, attira d'abord l'attention de Sa Majesté. Ce monument était alors à peu près achevé, sauf quelques bas-reliefs qui restaient encore à placer. L'empereur le regarda long-temps d'une des fenêtres du palais, et dit, après avoir froncé le sourcil deux ou trois fois, que cette masse qu'il voyait là ressemblait beaucoup plus à un pavillon qu'à une porte, et qu'il aurait bien mieux aimé une construction dans le genre de la porte Saint-Denis.

Après avoir visité en détail les diverses constructions commencées ou continuées depuis son départ, Sa Majesté fit venir un matin M. Fontaine; s'étant entretenue longuement sur ce qu'elle avait trouvé de louable et de blâmable dans ce qu'elle avait vu, elle lui fit part de ses intentions relativement aux plans que l'architecte avait fournis pour la réunion des Tuileries au Louvre. Il fut arrêté entre l'empereur et M. Fontaine que l'aile neuve qui devait faire la réunion serait bâtie en cinq ans, et qu'un million serait accordé chaque année pour cette construction; qu'on ferait une aile en retour séparant le Louvre des Tuileries, et formant ainsi une place régulière au milieu de laquelle serait construite une salle d'opéra isolée de toutes parts, et communiquant au palais par une galerie souterraine. La galerie formant l'avant-cour du Louvre devait être ouverte au public en hiver, et décorée de statues ainsi que de tous les arbustes en caisses du jardin des Tuileries. Dans cette avant-cour, on aurait élevé un arc de triomphe à peu près semblable à celui du Carrousel. Enfin, toutes ces belles constructions devaient être distribuées en logemens pour les grands-officiers de la couronne, en écuries, etc. Les dépenses à faire furent évaluées approximativement à quarante-deux millions.

L'empereur s'occupa successivement d'un palais des arts avec un nouveau bâtiment pour la bibliothèque impériale, à construire à l'endroit où nous voyons aujourd'hui la Bourse; d'un palais pour la bourse sur le quai Desaix; de la restauration de la Sorbonne et de l'hôtel Soubise; d'une colonne triomphale à Neuilly; d'une fontaine jaillissante sur la place Louis XV; de la démolition de l'Hôtel-Dieu pour agrandir et embellir le quartier de la cathédrale, et de la construction de quatre hôpitaux au Mont-Parnasse, à Chaillot, à Montmartre et dans le faubourg Saint-Antoine, etc., etc,. Tous ces projets étaient bien beaux, et sans doute par la suite celui qui les avait conçus les aurait fait exécuter. Il disait souvent que, s'il vivait, Paris n'aurait de rivale au monde en aucun genre.

Dans le même temps Sa Majesté fixa définitivement la forme à donner à l'arc de triomphe de l'Étoile, sur laquelle on avait long-temps balancé et consulté tous les architectes de la couronne. Ce fut encore en cela l'avis de M. Fontaine qui prévalut. De tous les plans présentés, le sien était le plus simple, comme aussi le plus grandiose.

L'empereur songea aussi à la restauration du palais de Versailles. M. Fontaine avait soumis à Sa Majesté un projet de premières réparations, aux termes duquel, moyennant six millions, l'empereur et l'impératrice auraient eu un logement convenable. Sa Majesté, qui voulait tout faire beau, grand, superbe, mais avec économie, écrivit au bas de ce projet la note suivante, que M. de Bausset rapporte aussi dans ses mémoires:

«Il faut bien penser aux projets sur Versailles. M. Fontaine en présente un raisonnable, dont la dépense est de six millions; mais je ne vois point de logemens, ni la restauration de la chapelle, ni celle de la salle de spectacle, non pas telles qu'elles devraient être un jour, mais seulement telles qu'elles pourraient être pour un premier service.