J'ai eu occasion au commencement de ces Mémoires de parler d'un contrôleur de la bouche, M. Pfister, l'un des plus fidèles serviteurs de Sa Majesté, et l'un de ceux aussi pour lesquels l'empereur avait le plus d'attachement. M. Pfister l'avait suivi en Égypte; il avait couru dangers sur dangers pour lui. Le jour du combat de Landshut, qui précéda, je crois, ou suivit de près la prise de Ratisbonne, ce pauvre homme devint fou. Il sort de sa tente, court se cacher dans un bois voisin du champ de bataille, et se dépouille complétement de ses vêtemens. Au bout de quelques heures, Sa Majesté demande M. Pfister; on le cherche, on s'informe, personne ne peut dire ce qu'il est devenu. L'empereur, craignant qu'il n'eût été fait prisonnier, envoie une ordonnance aux Autrichiens pour réclamer son contrôleur de la bouche et proposer un échange. L'ordonnance revient, en disant que les Autrichiens n'avaient pas vu M. Pfister. L'empereur, vivement inquiet, ordonne de faire une battue dans les environs; et ce fut alors que l'on découvrit le pauvre malade tout nu, comme je l'ai dit, blotti derrière un arbre, et dans un état affreux, s'étant déchiré tout le corps aux épines. On le ramena. Il paraissait fort tranquille; on le crut guéri; il reprit son service; mais peu de temps après notre retour à Paris, il eut un nouvel accès. Le caractère de sa folie était excessivement obscène; il se présenta devant l'impératrice Joséphine dans un désordre et avec des gestes d'une telle indécence, qu'il fallut vraiment prendre des précautions à son égard. Il fut confié aux soins du savant docteur Esquirol, qui, malgré tout son talent, ne put opérer sa guérison. J'allais le voir souvent; il n'avait plus d'accès, mais sa cervelle était tournée; il entendait et comprenait fort bien; il n'y avait que ses réponses qui fussent d'un véritable fou. Son attachement pour l'empereur ne l'avait point quitté; il en parlait sans cesse, et se croyait toujours en fonctions auprès de lui. Un jour il me dit avec mystère qu'il voulait me confier un secret terrible, le secret d'une conspiration contre la vie de Sa Majesté. En même temps, il me remit une pétition pour Sa Majesté, avec une liasse d'une vingtaine de petits chiffons de papier, qu'il avait griffonnés lui-même, et qu'il prenait pour les pièces du complot. Une autre fois il me remit, toujours pour l'empereur, une poignée de petits cailloux, qu'il appelait des diamans d'un grand prix: «Il y en a pour plus d'un million dans ce que je vous donne là,» me dit-il. L'empereur, à qui je rendais compte de mes visites, était on ne peut plus touché de la continuelle préoccupation de cet infortuné, dont toutes les pensées, toutes les actions se rapportaient à son ancien maître. Il est mort sans jamais avoir recouvré la raison.

Le 10 mai, à neuf heures du matin, les premières lignes de défense de la capitale de l'Autriche furent attaquées et franchies par le maréchal Oudinot; les faubourgs se rendirent à discrétion. Alors le duc de Montebello s'avance sur l'esplanade à la tête de la division. Mais la garnison ayant fermé les portes, fit, du haut des remparts, une décharge effroyable, qui heureusement ne tua que très-peu de monde. Le duc de Montebello fait sommer la garnison de rendre la ville, et la réponse de l'archiduc Maximilien est qu'il défendra Vienne jusqu'au dernier soupir. Cette réponse est envoyée à l'empereur.

Après avoir tenu conseil avec ses généraux, Sa Majesté chargea le colonel Lagrange d'aller faire une nouvelle sommation à l'archiduc, et le malheureux colonel, à peine entré dans la ville, tomba sous les coups de la populace furieuse. Le général O'Reilly lui sauva la vie en le faisant enlever par ses soldats; mais l'archiduc Maximilien, pour braver davantage l'empereur, fit promener en triomphe, au milieu de la garde nationale, l'individu qui avait porté le premier coup au parlementaire français. Cet attentat, qui avait révolté une partie des Viennois eux-mêmes, ne changea point l'intention de Sa Majesté; elle voulut pousser la modération et les égards jusqu'au bout, et fit écrire à l'archiduc par le prince de Neufchâtel la lettre suivante, dont une copie m'est tombée dans les mains par hasard:

«Le prince de Neufchâtel à Son Altesse l'archiduc Maximilien, commandant la ville de Vienne.

»Sa Majesté l'empereur et roi désire épargner à cette grande et intéressante population les calamités dont elle est menacée, et me charge de représenter à Votre Altesse que, si elle continue à vouloir défendre la place, elle causera la destruction d'une des plus belles villes de l'Europe. Dans tous les pays où la guerre l'a porté, mon souverain a fait connaître sa sollicitude pour écarter les désastres qu'elle entraîne des populations non armées. Votre Altesse doit être persuadée que Sa Majesté est sensiblement affectée de voir au moment de sa ruine cette ville qu'elle tient à gloire d'avoir déjà sauvée. Cependant, contre l'usage établi dans les forteresses, Votre Altesse a fait tirer du canon du côté de la ville, et ce canon pouvait tuer non un ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant de ses plus zélés serviteurs. Si Votre Altesse continue à vouloir défendre la place, Sa Majesté sera forcée de faire commencer les travaux d'attaque, et la ruine de cette immense capitale sera consommée en trente-six heures par le feu des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville extérieure sera détruite par l'effet des vôtres. Sa Majesté ne doute pas que ces considérations n'engagent Votre Altesse à renoncer à une détermination qui ne retarderait que de quelques instans la prise de la place. Enfin, si Votre Altesse ne se décide pas à prendre un parti qui sauve la ville, sa population, plongée par votre faute dans des malheurs aussi affreux, deviendra, de sujets fidèles, ennemie de votre maison.»

Cette lettre n'empêcha point l'archiduc de persister dans son projet de défense. Cette opiniâtreté lassa l'empereur, qui donna l'ordre enfin d'établir deux batteries. Une heure après, les bombes et les boulets pleuvaient dans la ville. Les habitans, avec un vrai sang-froid d'Allemands, venaient sur les glacis observer l'effet des feux d'attaque et de défense; ils paraissaient beaucoup plus intéressés qu'effrayés de ce spectacle. Quelques boulets étaient déjà tombés dans la cour du palais impérial, lorsqu'un trompette sortit de la ville pour annoncer que l'archiduchesse Marie-Louise n'avait pu suivre son père, qu'elle était malade au palais et exposée à tous les dangers de l'artillerie. L'empereur donna l'ordre aussitôt de faire changer la direction des pièces, de manière à ce que les bombes et les boulets passassent par-dessus le palais. L'archiduc ne tint pas long-temps contre cette vive et énergique attaque; il prit la fuite, et abandonna Vienne aux vainqueurs.

Le 12 mai, l'empereur fit son entrée dans Vienne un mois après l'occupation de Munich par les Autrichiens. Cette circonstance frappa vivement les esprits, et contribua beaucoup à propager les idées superstitieuses qu'un grand nombre de soldats s'étaient faites sur la personne de leur chef: «Voyez! disait-on; il ne lui a fallu que le temps du voyage! c'est donc un dieu que cet homme-là.—C'est un diable plutôt,» disaient les Autrichiens, dont la stupeur serait impossible à décrire. C'était au point que beaucoup se laissaient prendre les armes à la main sans faire la moindre résistance, sans même essayer de fuir; tant ils avaient la conviction que l'empereur et les grenadiers de la garde n'étaient pas des hommes, et que tôt ou tard il leur faudrait tomber au pouvoir de ces ennemis surnaturels.


CHAPITRE IX.

L'empereur à Schœnbrunn.—Description de cette résidence.—Appartemens de l'empereur.—Inconvéniens des poêles.—La chaise volante de Marie-Thérèse.—Le parc de Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.—La Gloriette.—Les ruines.—La ménagerie et le kiosque de Marie-Thérèse.—Revues passées par l'empereur.—Manière dont l'empereur faisait des promotions.—Gratifications accordées par l'empereur.—Trait d'héroïsme.—Bienveillance de l'empereur.—Visite des sacs, des livrets, des armes.—Commandemens inattendus.—Bonne grâce d'un jeune officier.—Le caisson visité par l'empereur.