Le cortége religieux se composait des enfans et vieillards des hospices, du clergé de toutes les paroisses et de l'église métropolitaine de Paris, avec les croix et bannières, les chantres et la musique religieuse, l'aumônier de Sa Majesté avec les assistans. Le char portant le corps du maréchal, suivait immédiatement. Les maréchaux ducs de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmühl, portaient les coins du poêle. Aux deux côtés du char, deux aides-de-camp du maréchal portaient deux étendards. Sur le cercueil étaient fixés le bâton de maréchal et les décorations du duc de Montebello.

Après le char venaient le deuil et le cortége d'honneur; la voiture vide du maréchal, ayant aux portières deux de ses aides-de-camp à cheval; quatre voitures de deuil destinées à la famille du maréchal; les voitures des princes grands dignitaires, des ministres, maréchaux, colonels généraux, premiers inspecteurs. Un détachement de cavalerie, précédé de trompettes et de musique à cheval, suivait les voitures et fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les cloches des églises sonnaient, et treize coups de canon étaient tirés par intervalle.

Arrivé à l'entrée de l'église souterraine de Sainte-Geneviève, le corps fut descendu à bras par des grenadiers décorés et blessés dans les mêmes batailles que le maréchal. L'aumônier de Sa Majesté remit le corps à l'archiprêtre. Le prince d'Eckmühl adressa au duc de Montebello les regrets de l'armée; et le prince archi-chancelier déposa sur le cercueil la médaille destinée à perpétuer la mémoire de ces honneurs funèbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient mérités. Alors toute la foule s'écoula, et il ne resta dans le temple que quelques anciens serviteurs du maréchal, qui honoraient sa mémoire, par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil public et cette imposante cérémonie. Ils me connaissaient, pour nous être trouvés ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et nous sortîmes ensemble du Panthéon.

Pendant ma courte excursion à Paris, Leurs Majestés avaient quitté Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec les équipages du maréchal prince de Neufchâtel, qui avait momentanément quitté la cour pour assister aux obsèques du brave duc de Montebello.

Ce fut, si ma mémoire ne me trompe pas, en arrivant à Rambouillet que j'appris les détails d'un duel qui avait eu lieu le jour même entre deux de MM. les pages de Sa Majesté. Je ne me rappelle pas la cause de leur querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle était devenue fort grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasionées. C'était une dispute d'écoliers; mais ces écoliers portaient une épée, et se regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires: il fut donc décidé qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux choses, du temps et du secret. Quant au temps, il était employé, depuis quatre ou cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, presque sans interruption. Le secret ne fut pas gardé.

M. d'Assigny, homme d'un mérite rare et d'une vertu parfaite, était alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bontés et sa justice l'avaient fait chérir de ses élèves. Voulant prévenir un malheur, il appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destinés à servir dans l'armée, ne pouvaient entendre à aucune autre réparation que celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler dans un sens opposé: il n'eût pas été obéi; mais il s'offrit pour témoin, fut accepté par les jeunes gens, et chargé de fixer le choix des armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donné pour le lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutumé pour ces sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son adversaire; l'autre déchargea son arme en l'air. Aussitôt ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda aussi le sien. Les pistolets, chargés par M. d'Assigny, ne contenaient que des balles de liége; ce que les jeunes gens ignorèrent toujours.

Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosité le 25 août, jour de la fête de Sa Majesté l'impératrice. Elles pensaient que, de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait cette solennité à une autre époque de l'année; ce qu'il aurait aisément pu faire en fêtant son auguste épouse sous le nom de Marie. Mais l'empereur ne s'arrêta point à de pareilles craintes. Il est même probable qu'il fut le seul dans tout le château à qui il n'en vint pas l'idée. Sûr de sa puissance et des espérances que la nation française fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien à redouter de princes exilés ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance de résurrection. J'ai entendu dire depuis et très-sérieusement, que Sa Majesté avait eu tort de fêter la Saint-Louis; que cela lui avait porté malheur, etc.; mais ces pronostics, tirés après l'événement, n'occupaient alors la pensée de qui que ce fût, et la Saint-Louis fut célébrée en l'honneur de l'impératrice Marie-Louise avec une pompe et une allégresse extraordinaires.

Peu de jours après ces réjouissances, Leurs Majestés passèrent en revue dans le bois de Boulogne, les régimens de la garde impériale hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mandés à Paris. Pour célébrer leur bienvenue, Sa Majesté fit placer de distance en distance, dans les allées du bois, des tonneaux de vin, défoncés par un bout, où chaque soldat venait puiser à discrétion. Cette munificence impériale eut des suites fâcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les soldats hollandais, plus accoutumés à la bière forte qu'au vin, mais pourtant fort avides de cette dernière boisson, en prirent outre mesure, et les têtes s'échauffèrent à un degré inquiétant. Ils commencèrent d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui les observaient de trop près. Puis un orage étant survenu tout à coup et les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se hâtant de rentrer dans Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un état à peu près complet d'ivresse, se mirent à battre le bois, arrêtant toutes les femmes qui se présentaient, et menant fort rudement les hommes dont la plupart étaient accompagnées. En un instant ce ne fut dans tout le bois que cris de terreur, vociférations, juremens et batailles sans nombre. Quelques personnes effrayées reculèrent jusqu'à Saint-Cloud, où était l'empereur, qui ne fut pas plus tôt informé de ce désordre qu'il ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les Hollandais à la raison. Sa Majesté était fort en colère, et disait: «A-t-on jamais vu rien de pareil à ces grosses têtes? Les voilà sens dessus dessous pour deux verres de vin!» En dépit de cette espèce de plaisanterie, l'empereur n'était pas sans inquiétude. Il vint se placer à la grille du parc, vis-à-vis du pont, et adressa lui-même des recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler à rétablir l'ordre. Malheureusement la nuit était trop avancée pour que l'on pût distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait pas eu l'heureuse idée de s'écrier: «L'empereur, voilà l'empereur!» Les hommes du piquet répétèrent après lui: «Voilà l'empereur!» en chargeant les Hollandais les plus mutins. Et telle était la terreur qu'inspirait à ces soldats étrangers le nom seul de Sa Majesté, que des milliers d'hommes armés, ivres et furieux, se dispersèrent devant ce seul nom, et regagnèrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrètement qu'ils purent. On en arrêta quelques-uns, qui furent sévèrement punis.

J'ai déjà dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de l'impératrice, et même de celle de ses dames. En général il aimait que toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vêtues, et même avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptême, avec Sa Majesté l'impératrice, des enfans de ses grands-officiers, et prévoyant que les parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la toilette de leurs nouveau-nés, l'empereur ordonna que les enfans à baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin. Cette prudente mesure épargna tout à la fois la bourse et l'amour-propre des parens. Je remarquai dans cette cérémonie que l'empereur avait quelque peine à prêter l'attention nécessaire aux questions de l'officiant. Habituellement l'empereur était d'une assez grande distraction pendant les offices de l'église, qui pourtant n'étaient pas longs: car ils ne duraient jamais plus de douze à quinze minutes; encore m'a-t-on assuré que Sa Majesté demanda s'il n'aurait pas été possible de les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui, tandis qu'un prince de l'église se donnait fort inutilement la peine de tourner les feuillets du livre de Sa Majesté, de manière à la tenir au courant.

À la fin de la cérémonie du baptême dont je viens de parler, l'empereur dit, en se frottant les mains, à quelques intimes qui l'entouraient:—«Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espère, un autre enfant à baptiser.» Ces paroles de Sa Majesté furent accueillies avec toute la joie qu'elles étaient faites pour inspirer. Au reste, on commençait depuis quelque temps à s'entretenir dans le château de la grossesse de l'impératrice. Sa Majesté n'étant pas devenue grosse aussitôt après son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiéter et chagriner l'empereur. Sa première femme n'avait pu lui donner un héritier, et de là surtout était venu le divorce; fallait-il s'attendre au même malheur de la part de l'impératrice Marie-Louise? Car pour douter de lui-même, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternité. Ces idées le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent ses médecins. Ces messieurs s'occupèrent de rechercher la cause du retard apporté aux vœux les plus ardens de l'empereur, et découvrirent que cela tenait à la fréquence des bains que prenait l'impératrice. L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientôt l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (à Fontainebleau, où se trouvaient alors Leurs Majestés) était sous mes fenêtres, et je vis plusieurs fois l'impératrice se promener, soutenue par ses femmes, et souffrant des maux de cœur dont tout le monde se réjouissait.