L'empereur s'élança des bras de l'impératrice pour embrasser ce fils dont la naissance était pour lui la dernière et la plus haute faveur de la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait alternativement la mère pour le fils et le fils pour la mère, et ne pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien! Constant, nous avons un gros garçon! il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple.» Il l'annonçait ainsi à toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses effusions de joie domestique que j'ai pu apprécier combien cette grande âme, que l'on ne croyait sensible qu'à la gloire, sentait profondément les jouissances de la famille.
Depuis l'instant où le bourdon de Notre-Dame et les cloches des différentes paroisses de Paris s'étaient fait entendre, au milieu de la nuit, jusqu'à celui où le canon annonça l'heureuse délivrance de l'impératrice, une extrême agitation se manifesta dans Paris. Au point du jour, la foule s'était portée vers les Tuileries. Les cours, les quais en étaient encombrés. Chacun attendait avec anxiété le premier coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux Tuileries et dans les quartiers avoisinans: à neuf heures et demie on voyait le peuple, dans les rues les plus éloignées du château, sur tous les points de Paris, s'arrêter, compter avec émotion les coups de canon. Le vingt-deuxième coup, qui proclamait la naissance d'un garçon, fut salué par des acclamations générales. Au silence de l'attente, qui avait suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes répandues dans tous les quartiers de la ville, succéda un mouvement d'enthousiasme difficile à peindre. Dans ce vingt-deuxième coup de canon était toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se connaître, en criant: Vive l'empereur! De vieux soldats versaient des larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribué de leurs sueurs et de leurs fatigues à préparer l'héritage du roi de Rome, et que leurs lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.
Napoléon, caché derrière un rideau, à une des croisées de l'impératrice, jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait profondément attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il vint en cet état embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait verser une larme; mais le bonheur d'être père avait amolli cette âme que les plus éclatantes victoires et les témoignages les plus sincères de l'admiration publique semblaient à peine effleurer. Et en effet si Napoléon fut en droit de croire à sa fortune, ce fut surtout le jour qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit père d'un roi, lui qui avait commencé par être cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures, l'événement qu'attendaient avec une égale impatience la France et l'Europe était devenu la fête particulière de toutes les familles.
À dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de l'École-Militaire, pour répandre dans les villes et dans les villages où elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.
Le télégraphe annonçait de toute part cet heureux événement, et à deux heures après midi on avait déjà reçu la réponse de Lyon, de Lille, de Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de l'empire. Cette réponse était, comme on pense, parfaitement d'accord avec les sentimens de la capitale.
Pour répondre à l'empressement de la foule qui se pressait continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de l'impératrice et de son auguste enfant, il avait été décidé qu'un des chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se présenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les médecins de Sa Majesté devaient remettre deux fois par jour. Au bout de quelques heures, des courriers extraordinaires étaient déjà sur toutes les routes, portant aux cours étrangères la nouvelle de l'accouchement de l'impératrice; des pages de l'empereur avaient été chargés de cette mission auprès du sénat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de Rome. Des ordres furent donnés dans les villes de guerre et dans les ports, pour qu'on y tirât les mêmes salves qu'à Paris, et pour que les flottes fussent pavoisées. Une belle soirée favorisa les réjouissances particulières de la capitale. Les maisons avaient été spontanément illuminées. Ceux qui cherchent à deviner par les apparences extérieures quelle est la pensée d'un peuple dans des événemens de ce genre, remarquèrent que les derniers étages des maisons situées dans les faubourgs étaient aussi éclairés que les hôtels les plus somptueux et les plus belles maisons de la capitale. Les édifices publics qui, dans d'autres circonstances, se font remarquer, grâce à l'obscurité des maisons environnantes, l'étaient à peine, dans cette profusion de lumières que la reconnaissance publique avait allumées à toutes les fenêtres. Les bateliers donnèrent sur l'eau une fête impromptu qui dura une partie de la nuit, et à laquelle une foule immense prit part du rivage, en témoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente ans avait passé par tant d'émotions, et qui avait fêté tant de victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se fût agi d'une première fête, ou d'un changement heureux dans sa destinée. Des vers furent chantés ou récités sur tous les théâtres, et il n'y eut forme poétique, depuis l'ode jusqu'à la fable, qui ne fût employée à célébrer l'événement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite qu'une somme de cent mille francs, prélevée sur les fonds particuliers de l'empereur, fut répartie par M. Dequevauvilliers, secrétaire de la comptabilité de la chambre, entre les auteurs des poésies qui furent envoyées aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres événemens, donna naissance aux étoffes appelées c...-roi-de-Rome, comme on avait dit dans l'ancien régime c...-Dauphin.
Dans la soirée du 20 mars, à neuf heures, le roi de Rome fut ondoyé dans la chapelle des Tuileries; la cérémonie était magnifique. L'empereur Napoléon, entouré des princes et princesses et de toute sa cour, le plaça au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmonté d'un dais avec un prie-Dieu. On avait placé entre l'autel et la balustrade, sur un tapis de velours blanc, un socle de granit, surmonté d'un magnifique vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur était grave, mais la tendresse paternelle répandait sur sa figure un air de bonheur; on eût dit qu'il se sentait à moitié soulagé du fardeau de l'empire, en voyant l'auguste enfant qui semblait destiné à le reprendre un jour des mains de son père. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour présenter l'enfant à l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gaîté bruyante qui, au même moment, animait au dehors une foule immense, que le spectacle d'un très-beau feu d'artifice et de magnifiques illuminations avaient amassée de tous les points de Paris dans le voisinage des Tuileries.
Madame Blanchard, qui était partie en ballon une heure après la naissance du roi de Rome, pour en répandre la nouvelle dans les lieux qui se trouvaient sur son passage, était d'abord descendue à Saint-Tiébault, près de Lagny. Mais là, le vent lui ayant manqué, elle était revenue à Paris. Son ballon se releva après son départ, et alla tomber dans un bourg à six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant dans ce ballon que des vêtemens et quelques provisions, ne doutèrent pas que l'intrépide aéronaute n'eût fait naufrage; mais au moment où la nouvelle de sa mort était envoyée à Paris, madame Blanchard y arrivait elle-même, et dissipait toute inquiétude.
Beaucoup de personnes avaient douté de la grossesse de Marie-Louise. Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots raisonnemens que ces personnes firent à ce sujet, et que la malveillance cherchait à répandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et ce qui prouve que c'était, chez le plus grand nombre de ces personnes, mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mère une jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si Napoléon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de légitimes, surtout avec une jeune épouse qu'on savait généralement d'une santé florissante? Au reste, ce n'était pas le premier, et ce ne fut pas le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napoléon. Sa position était trop haute, et sa gloire trop éclatante, pour ne pas inspirer quelquefois des sentimens exagérés, soit en admiration, soit en haine.
Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent à dire que Napoléon était peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'être père n'allait pas jusqu'au fond de cette âme dévorée d'ambition. Je puis citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche particulièrement, et que j'ai d'autant plus de plaisir à raconter que, en même temps qu'elle répond victorieusement aux calomnies dont je parle, elle prouve la bienveillance toute particulière dont m'honorait Sa Majesté. Comme père et comme fidèle serviteur, j'éprouve une satisfaction douce, quoique douloureuse, à la consigner dans ces Mémoires. Napoléon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprès de l'empereur. La conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le reconduisis près de sa mère. Quelque temps après il fut atteint du croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majesté avait cru devoir faire un appel spécial à la faculté de Paris, enlevait beaucoup d'enfans à leurs familles. Le mien mourut à Paris: nous étions alors au château de Compiègne. J'en reçus la triste nouvelle au moment de descendre à la toilette. J'étais trop accablé de cette perte pour me rendre à mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empêchait de venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon fils, il dit avec bonté: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur! Nous autres pères, nous savons ce que c'est!