La ville d'Amsterdam, où l'empereur s'était proposé de rester quelque temps, se trouva tout à coup dans un singulier embarras. Cette ville avait un palais fort étendu, mais point de remise ni d'écurie qui en dépendent. Or pour la suite de Napoléon c'était un objet de première nécessité. Les écuries du roi Louis, outre leur insuffisance, étaient placées dans un quartier trop éloigné du palais pour qu'on pût songer à y remiser même une section du service de l'empereur. L'embarras était grand dans la ville, et on s'y donnait beaucoup de mouvement pour loger les chevaux de l'empereur. Improviser des écuries en quelques jours, presque à la minute, c'était chose impossible. Dresser des hangars au milieu des cours, c'était chose ridicule. Heureusement qu'il se trouva, pour tirer tout le monde d'embarras, un des fourriers du palais, homme très-intelligent, ancien militaire, M. Emery, qui avait appris de Napoléon et des circonstances à ne jamais reculer devant les difficultés. Il imagina, au grand étonnement des bons Hollandais, de convertir leur Marché-aux-Fleurs en remises et en écuries, pour y établir sous d'immenses tentes les équipages de l'empereur.
J'ai lu dans des Mémoires contemporains une anecdote qu'il est de mon devoir de démentir formellement; la voici:
«Le contrôleur du service, qui précéda Leurs Majestés, éprouva du maire de la ville de Bréda le refus de mettre à sa disposition tout ce qui pouvait être nécessaire à l'exécution de ses ordres. M. le maire, tout dévoué au parti anglais, et peu jaloux de la visite de son nouveau souverain, ne voulait absolument rien faire pour la réception de Napoléon, et le contrôleur allait dresser procès-verbal de sa désobligeance, lorsque les notables de la ville obtinrent de leur premier magistrat une courtoisie que la politique exigeait impérieusement. Il advint que dès le lendemain M. le maire, enlacé dans les honneurs de sa place, fut chargé de complimenter l'empereur à son arrivée. Napoléon était à cheval, et le maire, en déguisant son humeur nationale, lui débitait pompeusement sa harangue municipale en lui présentant les clefs de la ville; mais l'empereur, qui connaissait les opinions politiques du maire de Bréda, lui dit fort cavalièrement, en donnant un coup de pied sous le plat où étaient les clefs, qui tombèrent par terre: Retirez-vous! gardez vos clefs pour ouvrir les portes à vos chers amis les Anglais; quant à moi, je n'en ai que faire pour entrer dans votre ville, où je suis le maître.»
Cette anecdote est de toute fausseté; l'empereur, brusque quelquefois, ne manqua jamais à sa dignité d'une façon si étrange, et j'ajoute si ridicule. Cela peut paraître une plaisante invention à l'auteur de ces mémoires; mais je dois déclarer que cela me paraît avoir aussi peu de vraisemblance que de sel.
L'empereur rejoignit enfin son auguste épouse à Bruxelles. L'enthousiasme que sa présence y excita fut unanime. D'après sa recommandation, aussi délicate que politique, Marie-Louise y acheta pour cent cinquante mille francs de dentelles, afin d'y ranimer les manufactures. L'introduction en France des marchandises anglaises était alors sévèrement défendue, toutes celles qu'on parvenait à saisir étaient brûlées sans miséricorde. De tout le système de politique offensive établi par Napoléon contre la tyrannie maritime de l'Angleterre, rien ne lui tenait plus à cœur que l'observation rigoureuse des décrets de prohibition. La Belgique renfermait alors beaucoup de marchandises anglaises, qu'elle tenait cachées avec soin, et dont chacun se montrait naturellement très-avide, comme on l'est d'un fruit défendu. Toutes les dames de la suite de l'impératrice en firent d'amples provisions, et on en chargea plusieurs voitures, non sans crainte que Napoléon n'en fût informé et ne fît tout saisir en arrivant en France. Les voitures aux armes de l'empereur passèrent le Rhin, pleines de ce précieux bagage, et arrivèrent en même temps aux portes de Coblentz. Ce fut une occasion de pénible incertitude pour les commis de la douane: fallait-il arrêter les voitures et les visiter? fallait-il laisser passer sans examen un convoi qui paraissait appartenir à l'empereur? Après mûre délibération, la majorité adopta ce dernier avis, et les voitures franchirent librement cette première ligne des douanes françaises, et amenèrent à bon port, notamment à Paris, la cargaison de marchandises prohibées. Si les voitures eussent été arrêtées, il est probable que Napoléon eût fort applaudi au courage des préposés de la douane, et qu'il eût impitoyablement brûlé les objets confisqués.
Au sujet de ces marchandises confisquées, je trouve dans les Mémoires contemporains une nouvelle anecdote, qui me paraît, comme la première, un conte fait à plaisir. Il m'importe beaucoup de relever cette prétendue anecdote, où l'on me fait jouer un rôle indigne de mon caractère, et, par suite, encourir une disgrâce que je n'ai jamais encourue. Bien qu'il me coûte d'entretenir le public de ce qui ne touche que moi, je dois pourtant à la vérité de démentir complétement des assertions qui fausseraient le jugement du lecteur, non pas seulement en ce qui regarde ma conduite, mais en ce qui regarde Napoléon, dont le caractère dans ces étranges mémoires est en mille circonstances gratuitement altéré.
«Marie-Louise, y est-il dit, à l'insu de l'empereur, cherchait, pour sa toilette, à se procurer des marchandises anglaises; et, pour cela, une dame d'atours mettait en campagne tout ce qu'il y avait de plus fin, de plus madré parmi les enfans de Jacob, qui faisaient payer au centuple tout ce qu'ils vendaient, afin de se dédommager du danger qu'il y avait à se mettre en contravention ouverte sous les yeux même de Napoléon.
Constant, le premier valet de chambre de l'empereur, quoiqu'il sût bien que son maître abhorrait tout ce qui venait de l'Angleterre, eut pourtant l'indiscrétion d'acheter des objets qui y avaient été manufacturés; l'empereur en fut informé, et sur-le-champ donna l'ordre au grand chambellan et au grand maréchal de renvoyer ce fraudeur en France, en le dépossédant de son emploi. Constant, qui savait que Marie-Louise faisait aussi un peu la fraude, sollicita de sa bienveillance qu'elle obtînt sa grâce de Napoléon. En l'accordant, mais non pas sans peine, il protesta qu'à l'avenir il ferait pendre au mât de misaine du premier bâtiment de la rade celui qui aurait enfreint ses ordres.»
Tout cela est de la plus complète fausseté d'un bout à l'autre. Est-il raisonnable de penser que Marie-Louise cherchât sous main à se procurer des marchandises anglaises, quand elle savait combien ces marchandises étaient en horreur à l'empereur? Outre que la jeune impératrice n'était pas femme à causer un tel déplaisir à son mari, il était difficile que l'empereur ne s'aperçût pas qu'on le jouait, s'il fût venu dans la fantaisie de Marie-Louise de se parer de ces objets prohibés; car il distinguait à merveille d'où provenaient les différentes étoffes dont se composait la toilette de l'impératrice, et quelquefois même il présidait au choix qui s'en faisait. Ce n'était pas alors chose peu curieuse de voir cet homme si puissant, et préoccupé de si vastes idées, descendre de cette haute sphère jusqu'à des détails de femme de chambre. C'est que Bonaparte savait être à la fois grand homme et homme. La simplicité lui était aussi facile que la grandeur. Je ne l'ai jamais vu gauche en quoi que ce soit.
Quant au paragraphe qui me concerne, je ne puis le qualifier que de mensonge. Jamais je n'ai fait la fraude: cela n'était ni dans mon caractère ni dans mes goûts. Abuser de ma position auprès de l'empereur pour me livrer à de honteuses spéculations de ce genre, c'eût été, à la fois, absurde et dangereux. Honoré d'une bienveillance auguste, il me convenait moins qu'à tout autre de désobéir à mon maître; et il était tout au contraire dans mes principes de m'imposer tout le premier les restrictions auxquelles il contraignait tout le monde, encore même que les restrictions eussent été des sacrifices. Je ne puis donc que donner un démenti formel à ce passage des Mémoires contemporains, où l'auteur me paraît s'être étendu avec d'autant plus de complaisance que, cette anecdote étant de son crû, il a pu s'y livrer sans gêne à des développemens, fort jolis sans doute, mais auxquels il ne manque que la vérité.