Quelques jours après son arrivée à Amsterdam, l'empereur s'était mis à faire quelques excursions dans le pays, accompagné d'une suite peu nombreuse. Il alla visiter à Saardam la chaumière qui abrita quelque temps Pierre-le-Grand, lorsqu'il vint en Hollande, sous le nom de Pierre Michaëloff, étudier la construction. Après s'y être arrêté un quart d'heure, l'empereur dit en sortant à son grand-maréchal du palais: «Voilà le plus beau monument de la Hollande.» La veille, sa majesté l'impératrice avait été visiter le village de Broeck, dont la Nord-Hollande s'enorgueillit comme d'une merveille. La presque totalité des maisons de ce village est bâtie en bois et à un seul étage; les planches qui garnissent le devant sont ornées de peintures diverses, selon le caprice des propriétaires. Ces peintures sont entretenues avec un très-grand soin, et se conservent dans un état de fraîcheur parfaite. Les carreaux des croisées, d'un verre très-fin, laissent apercevoir des rideaux en soieries brochées de Chine, en mousselines peintes et d'autres toiles de l'Inde. Les rues sont pavées en briques et fort propres; on les lave et frotte régulièrement. Elles sont couvertes d'un sable blanc très-fin avec lequel on imite diverses figures, et particulièrement des fleurs. Des poteaux placés aux deux bouts de chaque rue interdisent aux voitures l'entrée du village, dont les maisons ressemblent de loin à des joujoux d'enfans. Les bestiaux sont soignés par des mercenaires, à une certaine distance, et il y a même, hors du village, une auberge pour les étrangers, qui n'ont pas le droit de loger dans l'intérieur. Sur le devant de quelques maisons, j'ai remarqué, soit un parterre, soit un certain arrangement de sables colorés et de coquillages; tantôt de petites statues de bois peint, tantôt des buissons bizarrement taillés. Il n'y a pas jusqu'à la vaisselle et aux manches des balais qui ne soient peints de diverses couleurs, et entretenus comme le reste de la maison. Les habitans poussent la propreté jusqu'à forcer ceux qui entrent chez eux d'ôter leurs chaussures et de mettre des pantoufles qui sont à la porte et destinées à ce singulier usage. On se souvient, à ce sujet, de l'anecdote de l'empereur Joseph. Ce prince s'étant présenté en bottes à la porte d'une maison de Broeck, comme on voulait les lui faire quitter pour entrer: «Je suis l'empereur, dit-il.»—«Quand vous seriez le bourguemestre d'Amsterdam, lui répondit le maître du logis, vous n'y entrerez pas en bottes.» Le bon empereur mit les pantoufles.
Pendant le Voyage de Hollande, on avait appris à Leurs Majestés que la première dent du roi de Rome venait de percer. Ce premier travail de la dentition n'avait point altéré la santé de l'auguste enfant.
Dans une des petites villes de la Nord-Hollande, les notables demandèrent à l'empereur la permission de lui présenter un vieillard âgé de cent un ans. Il ordonna qu'on le fît venir. C'était un vieillard encore vert, qui avait servi jadis dans les gardes du stathouder; il présenta une pétition où il suppliait l'empereur d'exempter de la conscription un de ses petits-fils, l'appui de sa vieillesse. Sa Majesté lui fit répondre par un interprète qu'on ne le priverait pas de son petit-fils, et le maréchal Duroc fut chargé de laisser au pauvre vieillard un témoignage de la libéralité impériale. Dans une autre petite ville de la Frise, les autorités firent à l'empereur cette singulière allocution: «Sire! nous avions peur de vous voir avec toute la Cour; vous êtes presque seul, nous ne vous en verrons que mieux et plus à notre aise. Vive l'empereur!» L'empereur applaudit à cette loyale félicitation, et il en fit à l'orateur de touchans remercîmens. Après ce long voyage, passé dans des fêtes, des revues et des pompes de tout genre, où l'empereur, sous un air d'amusemens, avait fait de profondes observations sur la situation morale, commerciale et militaire de la Hollande, observations qui se résolurent, à son retour à Paris et dans le pays même, en sages et utiles décrets, Leurs Majestés quittèrent la Hollande, en passant par Harlem, La Haye, Rotterdam, où elles furent accueillies, comme dans le reste de la Hollande, par des fêtes. Elles traversèrent le Rhin, visitèrent Cologne-la-Chapelle, et arrivèrent à Saint-Cloud dans les premiers jours de novembre 1811.»
CHAPITRE II.
Marie-Louise.—Son portrait.—Ce qu'elle était dans l'intérieur et en public.—Ses relations avec les dames de la cour.—Son caractère.—Sa sensibilité.—Son éducation.—Elle détestait le désœuvrement.—Comment elle est instruite des affaires publiques.—L'empereur se plaint de sa froideur avec les dames de la cour.—Comparaison avec Joséphine.—Bienfaisance de Marie-Louise.—Somme qu'elle consacre par mois aux pauvres.—Napoléon ému de ses traits de bienfaisance.—Journée de Marie-Louise.—Son premier déjeuner.—Sa toilette du matin.—Ses visites à madame de Montebello.—Elle joue au billard.—Ses promenades à cheval.—Son goûter avec de la pâtisserie.—Ses relations avec les personnes de son service.—Le portrait de la duchesse de Montebello retiré de l'appartement de l'impératrice quand l'empereur était au château.—Portrait de l'empereur François.—Le roi de Rome.—Son caractère.—Sa bonté.—Mademoiselle Fanny Soufflot.—Le petit roi.—Albert Froment.—Querelle entre le petit roi et Albert Froment.—La femme en deuil et le petit garçon.—Anecdote.—Docilité du roi de Rome.—Ses accès de colère.—Anecdote.—L'empereur et son fils.—Les grimaces devant la glace.—Le chapeau à trois cornes.—L'empereur joue avec le petit roi sur la pelouse de Trianon.—Le petit roi dans la salle du conseil.—Le petit roi et l'huissier.—Un roi ne doit pas avoir peur.—Singulier caprice du roi de Rome.
Marie-Louise était une fort belle femme. Elle avait une taille majestueuse, de la noblesse dans le port, beaucoup de fraîcheur dans le teint, les cheveux blonds, les yeux bleus, et pleins d'expression; ses pieds et ses mains faisaient l'admiration de la cour, mais elle avait peut-être un peu trop d'embonpoint. Elle en perdit un peu pendant son séjour en France; aussi est-il vrai de dire qu'elle gagna d'autant en grâce et en beauté.
Telle elle était à l'extérieur. Dans ses rapports avec les personnes qui formaient sa société la plus habituelle, elle était affable et expansive: alors tout le bonheur qu'elle ressentait dans la liberté de ces entretiens se peignait sur sa figure, qui s'animait et prenait une grâce infinie. Mais dans les occasions où elle devait représenter, elle devenait extrêmement timide. Le beau monde semblait l'isoler d'elle-même: et comme les personnes qui ne sont point naturellement hautes ont toujours mauvaise grâce à le paraître, ainsi Marie-Louise, qui était toujours très-embarassée dans les jours de réception, donnait lieu souvent à des remarques peu justes; car, comme je l'ai dit, sa froideur au fond venait d'une excessive timidité.
Dans les premiers momens de son arrivée en France, Marie-Louise avait plus que jamais cet air d'embarras. Cela se conçoit facilement de la part d'une princesse qui se trouvait si subitement transportée dans une nouvelle société dont il fallait prendre les usages et affecter les goûts. Et puis, quoique sa haute position dût naturellement appeler le monde à elle, cependant force lui était de l'aller chercher un peu elle-même. C'est ce qui explique la gêne de ses premières relations avec les dames de la cour. Mais quand les rapprochemens de ce genre devinrent plus fréquens et que la jeune impératrice eut fait ses choix dans tout l'abandon de son cœur, alors les grands airs de froideur ne furent plus gardés que pour les grands jours. Marie-Louise était d'un caractère calme, réfléchi. Il fallait peu de chose pour donner l'éveil à sa sensibilité; et cependant, quoique facile à s'émouvoir, elle était peu démonstrative. L'impératrice avait reçu une éducation très-soignée. Son esprit était cultivé et ses goûts fort simples. Elle avait tous les talens d'agrément: elle détestait ces heures fades passées dans le désœuvrement. Aussi aimait-elle à s'occuper, parce que ses goûts l'y portaient, et puis parce qu'elle voyait dans le bon emploi des heures le seul moyen de chasser l'ennui. Je crois que c'était bien la femme qui convenait à l'empereur. Elle aimait trop son intérieur pour se mêler jamais aux intrigues politiques, et très-souvent elle n'avait connaissance des affaires publiques, elle impératrice et reine, que par la voie des journaux. L'empereur, au sortir de ses journées agitées, ne devait trouver un peu de délassement que dans un intérieur paisible, et qui le rappelât au bonheur d'être en famille. Une femme intrigante, une causeuse politique lui eût cassé la tête.