Je me rappelle, entre autres particularités de notre séjour à Dresde, un mot que j'entendis un jour l'empereur dire au maréchal Berthier, qu'il avait fait appeler de très-bonne heure auprès de lui. Quand le maréchal arriva, l'empereur n'était pas encore levé. Je reçus l'ordre de le faire entrer sur-le-champ, de sorte que tout en habillant l'empereur j'entendis, entre Napoléon et son major-général, une conversation dont je voudrais bien me rappeler les détails; mais au moins suis-je assuré de rapporter fidèlement une pensée qui me frappa. L'empereur dit en propre termes: «Je n'en veux nullement à Alexandre; ce n'est point à la Russie que je fais la guerre, pas plus à elle qu'à l'Espagne; je n'ai qu'une ennemie, c'est l'Angleterre; c'est elle que je veux atteindre en Russie; je la poursuivrai partout.» Pendant ce temps le maréchal rongeait ses ongles, selon sa constante habitude. Ce jour-là il y eut une revue magnifique, à laquelle assistèrent tous les princes de la confédération, qui entouraient leur chef comme de grands vassaux de sa couronne.

Quand les différens corps d'armée, échelonnés de l'autre côté de l'Elbe, se furent avancés sur les confins de la Pologne, nous quittâmes Dresde, pour trouver partout le même enthousiasme éclatant où arrivait l'empereur. Nous étions par contre-coup choyés dans toutes les résidences où nous nous arrêtions, tant on s'efforçait de fêter Sa Majesté jusque dans les personnes qui avaient l'honneur de la servir.

À cette époque c'était un bruit généralement répandu dans toute l'armée et parmi toutes les personnes de la maison de l'empereur que son intention était de rétablir le royaume de Pologne. Bien qu'étranger comme je l'étais et comme je devais l'être à tout ce qui avait rapport aux affaires, je n'entendais pas moins que tout autre l'expression d'une opinion qui était celle de tout le monde et dont tout le monde parlait. Quelquefois l'empereur ne dédaignait pas de me faire rendre compte de ce que j'avais entendu dire, et alors il souriait, car il aurait fallu trahir la vérité pour lui rapporter des choses qui auraient pu lui être désagréables; il était alors, le terme n'est pas trop fort, l'objet des bénédictions des populations polonaises.

Le 23 de juin nous étions sur les bords du Niémen, de ce fleuve devenu déjà si fameux par l'entrevue des deux empereurs, dans des circonstances bien différentes de celles où ils se trouvaient l'un à l'égard de l'autre. L'opération du passage de l'armée commença le soir, et dura près de quarante-huit heures, pendant lesquelles l'empereur fut presque constamment à cheval, tant il savait que sa présence activait les travaux. Ensuite nous continuâmes notre route sur Wilna, capitale du grand duché de Lithuanie. Nous arrivâmes devant cette ville occupée par les Russes le 27, et l'on peut dire que ce fut là, là seulement, que commencèrent les opérations militaires, car jusque là l'empereur avait voyagé comme il l'aurait pu faire dans les départemens de l'intérieur de la France. Les Russes attaqués furent battus et se retirèrent, de sorte que deux jours après nous étions à Wilna, ville assez considérable et qui me parut devoir contenir près de trente mille habitans. J'y fus frappé de l'incroyable quantité de couvens et d'églises qui y sont construits. À Wilna l'empereur fut extrêmement satisfait de la démarche que firent auprès de lui cinq ou six cents étudians qui demandèrent à être enrégimentés, et je n'ai pas besoin de dire que ces sortes de sollicitations manquaient rarement d'être bien accueillies par Sa Majesté.

Nous restâmes assez long-temps à Wilna; l'empereur y suivait le mouvement de ses armées, et s'occupait aussi de l'organisation du grand-duché de Lithuanie, dont cette ville est, comme l'on sait, la capitale. Comme l'empereur était très-souvent à cheval, j'avais assez de loisirs pour bien prendre connaissance de la ville et de ses environs. Les Lithuaniens étaient dans un enthousiasme impossible à décrire, et quoique j'aie vu célébrer dans ma vie bien des fêtes, je ne saurais oublier l'élan de toute une population lorsqu'on célébra la grande fête nationale de la régénération de la Pologne, fête qui se trouva, par une bizarrerie du hasard, ou par un calcul de l'empereur, fixée précisément au 14 de juillet. Les Polonais étaient encore incertains sur le sort définitif que l'empereur réservait à leur patrie, mais un avenir tout d'espérance brillait à leurs yeux. Il n'en fut plus de même lorsque l'empereur eut reçu la députation de la confédération polonaise établie à Varsovie. Cette députation nombreuse, ayant à sa tête un comte palatin, demandait le rétablissement intégral de l'ancien royaume de Pologne. Voici quelle fut la réponse de l'empereur:

«Messieurs les députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous: j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie; l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.

»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second et du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler le sang de mes sujets.

»J'aime votre nation. Depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions, je le ferai.